Vendredi 22 mai 2009


Mon cher Nassikerma,


Je dois te féliciter d'être parvenu à faire entrer ton fils chez les Voyants au jeune âge qui est le sien. Il me paraît évident que l'enfance est l'âge idéal pour former un esprit d'une manière autre que superficielle. Tous ces fils de nobles familles qui, devenus adultes, se piquent soudain de suivre cette formation, n'en retirent qu'une prétention que rien ne justifie.

Tu me demandes de mes nouvelles dans ta lettre. Je regrette de n'avoir rien de significatif à ajouter à ce que je t'écrivais il y a deux mois. Ma santé est bonne, tout comme celle de Vennill et des enfants. La vie sociale à Lidasi est d'une vacuité que je ne saurais te décrire et je peine ne serait-ce qu'à me trouver des interlocuteurs pour une conversation cultivée de temps à autres. Mes fonctions se limitent presque complètement à récolter l'impôt et à envoyer de nouvelles recrues rejoindre l'armée, deux tâches éreintantes qui exigent des trésors d'astuce et de patience. Je n'ai pas encore la tentation de me retirer dans le désert mais, lorsque l'automne sera venu, j'ai l'intention de briguer un poste qui me ramènera à Tassaliu.

Tu m'interroges aussi sur mon hôte venu de l'autre côté de l'océan. Je devine autant que je comprends ta curiosité ! Cet individu, Yadneo Sabbal (je transcris son nom de mon mieux), était d'une bien plus grande intelligence que les quelques marchands qui nous viennent habituellement du nord. Il est malheureusement reparti il y a tout juste dix jours : une fièvre violente l'avait saisi et, lorsqu'elle a finalement cessé, il était affaibli et ne souhaitait plus que rentrer chez lui.

Dans son propre pays, Yadneo Sabbal est apparemment un érudit au service de ce qui semble s'apparenter à une université (bien qu'il ait appris notre langue avec beaucoup de rapidité, il lui était difficile d'expliquer clairement certaines choses qui lui semblaient ordinaires mais n'ont pas leur équivalent ici). Il avait l'ambition de rédiger un livre sur ce continent tout entier mais il n'aura pas eu l'occasion de voir davantage que cette extrémité de notre République.

A défaut de pouvoir t'envoyer ce personnage intéressant, je t'adresse ci joint un document de sa main. Il s'agit du croquis rudimentaire qu'il a d'abord réalisé à partir des cartes que j'ai mises à sa disposition et qu'il a oublié en partant. Tu noteras qu'il a laissé très vides le sud et l'est du continent : il jugeait que nos cartographes ne s'accordaient pas suffisamment sur le détail de ce qui s'y trouve !

 



En attendant le moment où nous pourrons de nouveau nous entretenir face à face, je t'adresse pour conclure cette lettre tous mes souhaits de prospérité et de succès.


Pharnimussal



Lettre du gouverneur provincial Pharnimussal Loro Sagraneri à son cousin Nassikerma Loro Irtamar

Par Romain
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Jeudi 21 mai 2009

Le rythme régulier du trot qui l'éloignait du camp avait l'effet d'une brise sur l'incendie de son humeur. Son cerveau se fondait en un magma toujours plus rouge et tumultueux, dont l'expansion irrésistible oppressait les parois de son crâne. Ses poumons aspiraient et rejetaient l'air comme des soufflets de forge, élevant la chaleur de son sang vers le seuil où elle ferait enfin fondre toutes les barrières qui l'entouraient et où il n'y aurait plus qu'un déchaînement là où il y avait eu une femme. Il lui semblait que pouvoir marteler le sol sous ses bottes aurait été un très léger soulagement ; mais rester rivée sur une selle pendant qu'elle était entraînée par un animal borné accroissait continûment sa furie. Le désir de s'arrêter pour noyer toute la vermine qui remplissait ce camp sous une pluie d'éclairs illuminait son esprit d'une fascination sauvage, mais la pensée des quatre éclaireurs samaradides paralysait ses velléités d'exécution : son désir de leur sauver la vie l'emportait sur celui d'exterminer leurs tortionnaires et elles ne seraient que des victimes comme les autres sous les pieds de la Danseuse. La perspective de ne rien pouvoir faire pour ces femmes ravageait les entrailles de Sylphia d'un poison corrosif.


Il n'y avait dans l'immédiat qu'un seul exutoire possible à cette rage volcanique et il chevauchait juste à côté d'elle, un air de profonde réflexion sur le visage.


- Est-ce que j'ai pensé à te remercier pour ton aide ? fit Sylphia d'une voix mordante


Un agacement visible dispersa les pensées d'Outremer.


- Non, mais tu l'aurais fait s'il t'arrivait vraiment de penser. Si je n'avais pas su baratiner comme il faut, tu aurais autre chose qu'un cheval entre les cuisses en ce moment.


- Si tu ne m'avais pas arrêtée comme un poltron, j'aurais fait rôtir ce goret dans sa propre graisse !


- Tu ne deviens pas miraculeusement invincible juste parce que tu te mets à faire des cabrioles ! Sers-toi un peu de ce que tu as entre les deux oreilles, bon sang ! Ils nous auraient massacrés !


- Et toi, sers-toi un peu de ce que tu as au-dessus de l'estomac ! Ca ne te fait rien de penser à ce qu'ils font à ces femmes ?


- Fiche-moi la paix avec ça ! rétorqua Outremer, le visage traversé d'une grimace. Si elles avaient été des hommes, elles auraient été tuées tout de suite et ça ne t'aurait pas fait réagir ! La guerre se fout pas mal de tes petits états d'âme hypocrites !


- C'est toi l'hypocrite ! Tu prends des airs affligés chaque fois que tu vois des prisonniers torturés, des femmes violées ou des villages entiers massacrés, mais tu ne veux surtout rien y faire lorsque c'est notre camp qui est responsable ! Si tu penses qu'on peut faire ce qu'on veut tant qu'on est un Grimvalder bien viril, pourquoi est-ce que tu ne l'assumes pas jusqu'au bout ? Retourne voir tes camarades là-bas et demande-leur de te prêter une de leurs femmes pour une heure !


Outremer ne répliqua pas mais son visage s'acheminait vers une teinte des plus congestionnées et Sylphia s'attendait à ce qu'explose enfin l'engueulade sauvage où ils s'échangeraient les pires choses en hurlant, mais dont elle ressortirait l'esprit clair et le coeur rincé de sa violence. Cela faisait cinq ans qu'ils vivaient presque en permanence l'un avec l'autre, souvent sans autre compagnie, et cette catharsis vocale était l'un des quelques moyens qu'ils avaient découvert d'apaiser les tensions qui les auraient autrement amenés à des extrémités violentes. Mais elle se vit brusquement remettre à plus tard lorsque, pour la deuxième fois de l'après-midi, ils furent interrompus par l'apparition d'une silhouette équestre.


Les nerfs de Sylphia étaient dans un état si inflammable qu'elle avait passé une jambe par-dessus l'encolure de son cheval et sauté à terre avant que son esprit conscient ne reprenne le contrôle. Ce cavalier-ci était seul et il venait d'une direction presque perpendiculaire à celle qu'ils suivaient. Voyant qu'il était repéré, il leva une main en un signe pacifique qui n'eut pas pour effet de détendre les muscles de la jeune sorcière. Elle jeta un coup d'oeil panoramique pour s'assurer qu'il ne s'agissait pas d'une diversion préparant une embuscade mais ne distingua rien de plus hostile que le sommet de quelques tentes loin derrière eux, qui était tout ce que le relief irrégulier laissait encore voir du camp de la bande de Khéral.


Du coin de l'oeil, elle vit qu'Outremer s'était arrêté quelques pas plus loin et avait orienté son cheval dans la direction du cavalier solitaire. Il n'avait pas dégainé sa rapière : à cette distance, elle ne servirait qu'à alerter un ennemi et à alarmer un allié potentiel. La silhouette se rapprochait d'un trot rapide et Sylphia ne tarda pas à distinguer des cheveux blonds, une peau claire et, surtout, la forme d'un arc accroché à la selle. Encore quelques dizaines de mètres et il était probable que le cavalier serait à portée de tir.


Une brise régulière balayait déjà le paysage, mais elle n'aurait pas été suffisante pour gêner un bon archer. Une demi-douzaine de pirouettes rapidement enchaînées en firent une violente bourrasque, qui donna soudain au paysage herbeux l'apparence d'une mer agitée. Le cavalier ralentit l'allure et leur adressa de nouveau un signe du bras, mais ne s'arrêta pas. Sylphia garda les yeux fixés sur lui pendant tout le temps qui vit se réduire la distance qui les séparait, prête à recourir à une magie autrement plus agressive au moindre indice qu'il s'agissait d'un guet-apens. Son attention était si concentrée sur cette perspective qu'elle tarda à relever les détails de la silhouette grandissante qui indiquaient qu'il s'agissait d'une femme. Cette réalisation la surprit puis, rapidement, la rassura : de toute évidence, elle n'appartenait pas à la bande de Khéral. Pouvait-il s'agir de l'une des éclaireurs d'Ormil ? Un instant plus tard, une note de surprise ravie dans la voix, Outremer lui lança :


- Il n'y a pas de danger ! Je la reconnais !


Et, sans attendre que l'intéressée ne franchisse les trente derniers mètres jusqu'à eux, il talonna son cheval pour aller à sa rencontre. Le temps que Sylphia aille saisir la bride de sa propre monture, qui ne s'était guère éloignée, et entreprenne de le suivre, il avait déjà atteint la cavalière. La jeune sorcière les vit démonter et échanger une étreinte chaleureuse, puis des paroles que le rugissement du vent l'empêcha de saisir. Elle hâta le pas pour les rejoindre.


Visiblement abreuvée de question par Outremer, la cavalière ne se tourna dans sa direction qu'au moment où elle les rejoignit. Elle avait laissé son arc et un carquois contenant une dizaine de flèches accrochés à sa selle et n'était armée en ce moment que d'un long poignard, glissé dans un étui attaché à sa cuisse. Trois zébrures anthracite marquaient les manches de ses vêtements couleur de terre et l'identifiait comme appartenant à l'armée du chef de guerre Ormil.


- Je t'ai parlé d'elle la dernière fois, dit Outremer en se retournant à son tour, mais nous avons failli mourir ensemble encore plus souvent depuis. Ciyanig, voici Sylphia. Sylphia, je te présente ma soeur Ciyanig.


Sylphia, à qui l'absence de danger immédiat commençait à rappeler qu'elle était furieuse, l'oublia de nouveau sous le coup de la surprise. Les circonstances dans lesquelles Outremer se laissait quelquefois aller à lui parler de sa famille étaient généralement telles qu'il était aussi aisé d'y faire des confidences que d'oublier celles que l'on avait reçues. S'il lui avait jamais confié un jour qu'il avait une soeur, le souvenir ne s'en était visiblement pas gravé dans sa mémoire.


- Enchantée mais nous ne devrions pas rester ici, dit aussitôt Ciyanig. Il y a un endroit un peu plus loin d'où on peut voir à l'avance tout ce qui s'approche.


Il n'y eut pas de discussion sur ce point et ils remontèrent tous en selle pour une chevauchée d'un quart d'heure à une allure modérée, que Sylphia occupa en partie à étudier Ciyanig plus en détail. Sa peau bronzée, ses muscles durcis et la grande aisance avec laquelle elle dirigeait son cheval suggéraient qu'elle était éclaireur depuis longtemps déjà. Sylphia estima qu'elle avait à peu près le même âge qu'elle-même et cette pensée lui fit réaliser autre chose : cette jeune femme ne devait être en réalité que la demi-soeur illégitime d'Outremer. S'il y avait un détail familial au sujet de ce dernier dont elle était certaine, c'était que sa mère était morte alors qu'il n'avait que quelques mois et que son père - déjà âgé - ne s'était pas remarié. De toute évidence, cela n'avait pas dû empêcher Ramar af Jormünd de lutiner ses servantes. Le fait que l'attitude fraternelle d'Outremer n'ait rien laissé deviner de la différence de naissance entre eux acheva de dissuader Sylphia de reprendre plus tard leur dispute interrompue. Sa colère subsistait désormais comme un lit de braises sous une couche de cendres, guettant le moment où elle pourrait s'enflammer à bon escient.


L'endroit dont avait parlé Ciyanig se révéla être une butte curieusement régulière que coiffait les ruines d'un imposant bâtiment de marbre rouge. La végétation y était plus maigre encore qu'aux alentours et Sylphia alla attacher les rênes de son cheval à l'un des restes les moins endommagés de ce qui avait dû être une colonnade. Un peu plus loin, un large mur s'élevait encore çà et là à plus d'une dizaine de mètres de hauteur, percé d'une arche cintrée derrière laquelle on distinguait un monceau chaotique de pierres brisées et noircies. Deux statues avaient entouré cette entrée mais celle de gauche gisait désormais sur le sol en plusieurs morceaux et celle de droite avait été endommagée au point qu'on ne pouvait plus rien deviner de ce qu'avait été son visage ou son attitude.


- Qu'est-ce que c'est que ces ruines ? alla demander Sylphia à Ciyanig, qui était en train de s'assurer que personne ne les avait suivi.


L'éclaireur lui adressa un regard interloqué qui trahissait le fait que la question ne revêtait de son point de vue aucune espèce d'intérêt.


- Je ne sais pas, répondit-elle seulement avant de se remettre à son observation.


Contrariée dans sa curiosité, Sylphia s'abstint cependant de retourner examiner en détail ces vieilles pierres. Le point de vue qu'offrait le sommet de cette butte était supérieur à ce qu'avaient suggéré les quelques mots de Ciyanig : il aplanissait le relief irrégulier à travers lequel ils avait peiné ces derniers jours, laissant le regard plonger jusqu'à un horizon distant. Sous l'éclat radieux du soleil d'été, les couleurs vertes noyaient toutes les autres, suscitant une étonnante illusion de fertilité. La route sur laquelle ils avaient voyagé était un lacet presque invisible sur leur gauche. A droite, les formes blanches de l'ancien camp samaradide étaient aisément discernables.


Outremer les rejoignit et, après un rapide coup d'oeil au paysage qui s'étendait sous eux, s'adressa à sa soeur :


- Il y a des choses que j'ai besoin de savoir avant que nous puissions repartir. Ciyanig, Ormil t'a bien envoyé pour nous guider jusqu'à la frontière ?


- Oui. Je devais aussi chercher des sources de ravitaillement, mais il n'y a plus rien par ici.


- Qu'est-ce que tu sais de la bande qui campe là-bas ?


- Ormil leur envoie quelquefois des ordres mais ils font généralement ce qu'ils veulent. Je fais des détours pour éviter leur camp et leurs éclaireurs, c'est pour ça que je ne vous ai pas trouvé plus tôt.


- Tu nous as aperçu après qu'ils nous soient tombés dessus ?


- Non, un peu avant. Mais j'étais derrière vous et trop loin.


- A quelle distance se trouve l'armée d'Ormil ?


- Ca fait neuf jours que j'en suis partie mais elle n'a pas dû beaucoup se déplacer. Pas plus de deux jours.


- Et la frontière balmestrine ?


- Un jour.


- Dans quel état se trouve l'armée d'Ormil ?


- Pas pire que d'habitude.


Outremer hocha la tête avant de se tourner vers Sylphia, qui ne saisissait pas où il voulait en venir.


- Est-ce que tu n'as rien remarqué d'étrange chez les guerriers de Khéral ?


Un certain nombre de réponses - toutes sarcastiques et pour la plupart grossières - se présentèrent spontanément à l'esprit de la sorcière, mais, voyant que son compagnon était on ne peut plus sérieux, elle se contraignit à les ravaler et à réfléchir sérieusement à la question. L'apparence et l'équipement de ces hommes avaient été bigarrés au point de l'incohérence, mais ce n'était en rien différent de ce qu'on observait désormais dans les armées grimvaldas régulières. Ils étaient toujours enivrés par leur victoire récente et n'avaient visiblement pas d'autre préoccupation que...


- Il n'y avait pas de blessés, réalisa-t-elle soudain. Pas un seul qui porte un bandage ou qui ait la moindre égratignure. Comme s'il n'y avait pas eu de bataille du tout.


- Il y a bien eu une bataille, dit Ciyanig. Je suis passée par l'endroit où elle a eu lieu il y a deux jours. Il y avait une soixantaine de cadavres samaradides et les traces d'un bûcher funéraire.


Sylphia prit un instant pour réfléchir aux explications possibles. De toute évidence, Outremer avait déjà en tête une idée sur la question et elle le préoccupait.


- J'ai du mal à croire qu'un membre de cette bande puisse être un guérisseur, réfléchit-elle tout haut, et même si c'était le cas, les blessés sérieux lui auraient donné bien assez de peine pour qu'il ne puisse pas s'occuper du reste. Peut-être que ces salopards ont eu la chance de croiser des pérégrins d'Umiuukiavik juste au moment où ils en avait besoin !


Au moment où elle prononçait ces derniers mots, un sombre pressentiment la fit frissonner.


- Ca fait deux mois qu'aucun pérégrin n'est passé par ici, intervint à nouveau Ciyanig. Les derniers que j'ai vus se dirigeaient vers la côte, à l'est. S'il en était venu d'autres récemment, je les aurais aperçus ou je l'aurais appris.


- Il y a autre chose, reprit Outremer. Lorsque tu as eu l'idée brillamment intelligente de montrer à ces hommes qu'ils tenaient une guérisseuse...


- Va te faire foutre.


-...ça n'a pas empêché Khéral de nous laisser partir. Tu serais extrêmement utile à une bande de ce genre mais ça ne l'a même pas fait hésiter, alors qu'il était prêt à te garder pour son seul plaisir un peu plus tôt.


Ce rappel embrasa de nouveau l'air qui affluait dans les poumons de Sylphia, mais elle se força à rester calme. Ce qui était en jeu dépassait de loin sa fierté personnelle.


- Tu penses, dit-elle avec lenteur, qu'ils ont capturé des pérégrins d'Umiuukiavik et qu'ils les utilisent pour guérir leurs blessés après chaque bataille.


- Oui.


Un instant de silence s'écoula tandis que chacun d'eux considérait cette pensée sous son angle personnel.


- De notre côté, c'est arrivé pour la dernière fois il y a deux ans, dit finalement Ciyanig. Les responsables ont été envoyés dans les mines de sel. Mais tant que Khéral ne rejoint pas l'armée, il n'aura pas trop de mal à cacher ça.


- Oui, approuva Sylphia avec une grimace révulsée, tant qu'on est une erreur de la nature dans son genre, ça ne doit pas être trop dur.


- Si c'est bien ce qu'ils ont fait, ça finira forcément par se savoir, dit Outremer. Et lorsque les pontifes balmestrines l'apprendront, Enraciné peut s'attendre à une tempête de merde. Nous ne pouvons pas partir avant d'en avoir le coeur net. Ciyanig, tu as une suggestion ?


- Leur bande va devoir lever le camp tôt ou tard, répondit l'éclaireur après une brève réflexion. Si on reste ici jusque-là, ce sera une bonne occasion de repérer s'ils ont des pérégrins avec eux.


- A cette distance ?


- J'ai quelque chose qui permet de régler ce problème.


Ciyanig alla fouiller dans l'une des besaces qui chargeaient toujours sa monture et en revint avec un tube mince qui, une fois déplié, faisait la taille de son bras.


- Une longue-vue ? s'étonna Sylphia. Comment est-ce que tu l'as obtenue ?


- Je l'ai emprunté...


Un large sourire fendit le visage de Ciyanig, désagrégeant une couche de lassitude que Sylphia n'y avait pas consciemment remarquée jusqu'alors.


- Je l'ai emprunté à une Samaradide qui ne veillait pas suffisamment sur ses arrières.


Ses joues s'étaient colorées, ses narines palpitaient et elle dut plaquer une main contre ses lèvres pour y réprimer un frémissement incontrôlable. Sylphia se demanda avec perplexité à quoi pouvait ressembler le souvenir qui l'avait amené si soudainement au bord du fou rire. S'il éprouvait la même curiosité, Outremer ne la laissa pas le détourner de son sujet actuel de préoccupation :


- Nous avons vu une bonne quantité de provisions à l'intérieur du camp. Ils resteront peut-être encore une semaine et nous ne pouvons pas attendre jusque-là juste pour savoir s'ils ont capturé des pérégrins ou pas.


Ciyanig hocha la tête et prit plusieurs profondes inspirations. Lorsqu'elle répondit, sa voix était posée, mais son hilarité affleurait encore clairement aux commissures de sa bouche, dans l'éclat de ses yeux et dans la rougeur générale de son visage.


- Je peux rester ici pour m'en occuper. Maintenant qu'il n'y a plus de Samaradides par ici, vous n'avez pas besoin de moi pour vous amener jusqu'à la frontière. Je peux vous indiquer où traverser les collines et vous serez à Sortiga en six jours.


- J'ai une solution beaucoup plus rapide, intervint Sylphia. Si un grand nombre de blessures ont été guéries par magie dans les environs et pendant les derniers jours, je devrais pouvoir le sentir.


Elle accueillit le regard étonné d'Outremer avec une satisfaction qu'elle s'efforça de ne pas rendre trop visible. A l'avenir, peut-être ne présumerait-il plus savoir exactement ce dont elle était ou non capable !


- Comment est-ce que tu vas t'y prendre ? lui demanda son compagnon.


- Cela repose sur la perception et la sensibilité, répondit Sylphia avec le mystère qui seyait à une maîtresse de la magie extérieure. La méthode est purement mentale ; en apparence, je ne ferai rien.


- Oui, mais comment est-ce que ça fonctionne ?


- C'est très simple mais cela repose sur des concepts extrêmement évolués. Tu ne comprendrais pas.


Outremer la regarda avec une exaspération si intense et si profonde qu'elle finit par avoir raison de la gravité qu'il avait conservé jusque-là.


- J'ai d'innombrables moyens de te faire parler, tu sais, observa-t-il avec les prémices d'un sourire.


- Plus tard, plus tard, répondit-elle avec un geste altier de la main avant de s'éloigner.


Un peu plus loin, un large bloc de maçonnerie en partie enfoncé dans la terre offrait une surface à peu près horizontale. Elle s'y assit, étendit les jambes, les croisa, s'appuya sur ses bras, renversa la tête en arrière et laissa pleine licence de vagabonder à son esprit.


Le soleil en était aux trois quarts de sa traversée du ciel immaculé, mais l'air était encore chaud et doux comme une étreinte que ne desserrait qu'un instant le vent irrégulier. La température serait bien plus élevée une fois franchies les collines qui marquaient la frontière du Balmestri, elle la ferait transpirer horriblement et l'empêcherait de dormir. Peut-être devrait-elle sacrifier sa longue chevelure ; ce ne serait pas sans regret, mais ce serait certainement plus confortable et les cheveux courts avait un certain charme rebelle, comme l'illustrait Ciyanig. Quel genre de réminiscence avait pu ôter si rapidement son calme à la soeur d'Outremer ? Cette guerre n'accordait pas un instant de répit aux éclaireurs et ceux qui survivaient suffisamment longtemps pour se sentir fatigués étaient plus blasés que les vétérans les plus âgés. La société grimvalda était en train de changer, en partie à cause de tous ceux qui revenaient au pays après des années d'absence, blessés, marqués et possédés par ce qu'ils avaient vécu. Elle-même n'avait pas le sentiment d'être très différente, mais saurait-elle s'en rendre compte ? Si elle avait l'occasion de revoir les paysages glacés du Wyrde, elle pourrait utiliser comme point de comparaison les Farianghed, qui ne changeaient jamais. Sa mère serait certainement heureuse...


Elle était désormais enveloppée de l'immense harmonie des esprits, qu'assourdissait ordinairement l'échafaudage de sa pensée réfléchie. Elle s'y prélassa un instant, admirant les accords âpres, vivaces et épurés qui composaient l'âme de cette région. Ces étendues austères étaient aussi différentes physiquement que spirituellement des profondes forêts enneigées où elle avait découvert cette musique de l'invisible. Elle aurait pu passer des journées entières à ne rien faire d'autre qu'écouter.


Le souvenir lui revint que ce n'était pas sans but qu'elle faisait ceci et, resserrant légèrement le crible de son esprit, elle entreprit d'étudier ce qui l'entourait. La butte où ils se trouvaient était un endroit étrange : la terre qui la composait et le peu de végétation qui la recouvrait semblaient n'avoir aucune présence spirituelle. La myriade ordinaire des esprits mineurs se pressait au pied de la pente régulière comme une mer bruissante autour d'un îlot inexpugnable. Sylphia songea que l'essentiel de la magie qui ne lui provenait pas de la Danseuse serait sans doute inefficace tant qu'elle resterait ici.


Tournant son attention vers les ruines, la jeune femme ne tarda pas à déceler qu'y somnolait une étincelle de pouvoir divin, ancienne mais toujours puissante. De toute évidence, le vaste bâtiment avait été un lieu consacré mais dans quel but ? Sylphia décida de remettre à plus tard toute investigation du sujet et se concentra sur les traces qu'avait récemment pu laisser une quelconque magie de guérison.


Les esprits mineurs étaient aussi infimes qu'innombrables. Sylphia les percevait comme des notes individuelles, qu'il était presque impossible de distinguer de celles qui les entouraient. Leur conscience d'eux-mêmes, leur intelligence et leur impression du monde extérieur étaient extrêmement limitées, mais ils avaient une mémoire qui pouvait perpétuer pendant des millénaires un stimulus suffisamment fort. Sylphia, qui ne s'intéressait pas au passé lointain, s'attacha aux souvenirs dont la fraîcheur faisait encore vibrer les esprits.


Les échos fragmentés de la bataille récente n'étaient pas difficile à retrouver : même le vent vagabond était encore chargé du bruit des armes, des multiples voix de la souffrance et de la fumée qui avait emporté les morts grimvalders. Confrontée à ce fracas qui gênait sa perception, la sorcière décida de se restreindre aux traces qu'avait pu laisser une manipulation directe des esprits mineurs. Les pérégrins d'Umiuukiavik embrassaient toutes les formes de guérison magique, ce qui l'empêchait de savoir ce qu'elle recherchait exactement ; la meilleure méthode était de commencer par ce qui était pour elle le plus simple.


Garder l'esprit suffisamment ouvert pour entendre la moindre palpitation du monde spirituel et suffisamment concentré pour y trouver quelque chose de précis était un paradoxe qui ne se résolvait qu'avec la pratique. Le souvenir revint à Sylphia des crises de nerfs que cela lui inspirait lorsqu'elle était enfant et qui déroutaient tant sa mère, mais il se volatilisa aussi vite lorsqu'elle décela des vibrations complexes dans la mémoire éphémère de nombreux esprits : l'oeuvre signée d'un initié de la magie extérieure.


Utiliser le pouvoir cumulé d'une foule d'esprits mineurs pour guérir était un procédé qui variait grandement selon les caractéristiques de la blessure, du poison ou de la maladie, mais ses accents essentiels restaient les mêmes, lents et apaisants. Il suffit d'un bref instant à Sylphia pour être certaine que ce qu'elle percevait n'était pas le seul écho de la magie qu'elle avait utilisée sur les quatre éclaireurs samaradides et elle-même. L'examen minutieux auquel elle se livra ensuite lui apprit que le guérisseur inconnu avait utilisé ses pouvoirs à de nombreuses reprises au cours des derniers jours, que les blessures qu'il avait refermées allaient de la plaie mortelle à l'égratignure négligeable, qu'il avait pratiqué un puissant enchantement de soin sur un objet de pierre et que, de manière générale, ses compétences étaient nettement supérieures à celles qu'elle possédait elle-même.


Parvenue au bout des conclusions qu'elle pouvait tirer de cette piste, Sylphia hésita à rechercher désormais des traces de magie divine ou intérieure mais une bouffée d'impatience soudaine lui fit rejeter cette approche passive. Un désir d'agir croissant effilochait l'état réceptif où elle était plongée. Pour le satisfaire, elle se mit en quête d'une monture appropriée.


Les esprits matures étaient beaucoup plus exceptionnels ici qu'au Grimvald, où ils habitaient les troncs énormes d'arbres millénaires, hantaient des montagnes abruptes drapées d'amples glaciers et rôdaient sous la forme de bêtes monstrueuses. Mais ils n'étaient pas inexistants pour autant. Quelques instants de recherche permirent à Sylphia de découvrir un esprit charognard, qui avait pris forme physique pour se repaître des restes du champ de bataille. Elle sonda rapidement sa nature et ses dispositions, n'y trouva rien qui suggère une agressivité particulière et ne tarda pas davantage à établir le contact.


La négociation qui s'ensuivit se révéla agréablement facile. Le festin de chairs mortes avait rassasié à la fois la gloutonnerie et l'opportunisme rusé de l'esprit, nourrissant ses forces tout en engourdissant sa méfiance naturelle. Devinant qu'il était peu susceptible de comprendre ou de s'intéresser au détail des motivations humaines, Sylphia lui décrivit très simplement l'enquête à laquelle elle se livrait, insistant sur la violence qui ne manquerait pas d'en résulter si elle découvrait ce qu'elle cherchait. Cette possibilité retint l'attention de l'esprit mais ne le persuada pas immédiatement : il avait beau s'être déjà gavé, il était reluctant à laisser ce qui restait de son repas. La sorcière lui fit valoir une perspective à moyen terme : ces cadavres-ci seraient toujours là à la tombée du jour, à peine plus entamés qu'ils ne l'étaient déjà, et il pourrait y en avoir bientôt beaucoup d'autres, y compris peut-être le sien. Ce dernier point inspira à l'esprit l'équivalent d'un rire et fit peut-être davantage que les autres arguments pour le convaincre. Sa gueule sanglante arracha un dernier lambeau de chair au cadavre d'un soldat samaradide et, mâchant pesamment cette épaisse bouchée, il invita Sylphia à déverser sa conscience dans la sienne. Suivant un processus mental qu'elle avait maintes fois pratiqué, la jeune sorcière concentra toute sa personnalité en un bloc dense, puis plongea.


Un tumulte d'émotions inhumaines et violentes dispersa le flux de ses sentiments éphémères. Sylphia ignora l'impression d'anéantissement qu'elle éprouvait toujours à cet instant, sachant qu'elle était erronée et n'aboutirait qu'à une panique dangereuse si elle lui prêtait trop d'attention. Etre en état de symbiose avec un esprit impliquait de faire abstraction de certaines parties d'elle-même. Sa volonté, en revanche, ne devait jamais cesser de s'exprimer.


L'esprit charognard avait l'aspect d'une hyène semblable à celles qui rôdaient par meute dans ces régions, mais plus grande et plus massivement charpentée. Sylphia souhaita qu'il prenne une forme ailée et il devint un vautour, qui s'éleva dans les airs de quelques puissants battements d'aile. Alors que le sol s'éloignait et que la pression rugissante du vent déferlait autour d'eux, la jeune femme éprouva une exaltation dont la familiarité n'avait jamais affadi la saveur.


Parvenu à une altitude raisonnable, le vautour déploya sa vaste envergure et décrivit un cercle lent. L'intensité surnaturelle de son regard saisissait les moindres détails du paysage qu'il dominait et Sylphia dût batailler brièvement contre l'instinct de l'esprit, qui le faisait s'intéresser à la plus petite carcasse de rongeur pourrissant à l'abri d'un buisson épineux. La butte surplombée de ruines était un point de repère immanquable à quelques kilomètres. Sylphia distingua sans peine son propre corps, étendu sans mouvement sur la pierre, et la pensée très inhabituelle lui vint qu'il serait plus appétissant s'il était mieux en chair. Outremer se tenait juste à côté d'elle, les yeux suspendus à sa respiration régulière. Ciyanig était partie vérifier les fers de son cheval.


La jeune femme concentra son attention sur le camp de Khéral. Si des pérégrins y étaient détenus, ce n'était certainement pas à l'air libre, mais des parois de toile ne seraient pas un obstacle aux yeux à travers lesquels elle voyait. Fluidement et sans hâte, le vautour commença à se rapprocher de l'agglomération de tentes.


Lorsqu'elle rouvrit ses propres yeux, la première chose qu'elle vit fut le ciel immaculé, où le soleil avait fortement décru depuis qu'elle avait entrepris son enquête. La deuxième fut le visage qu'Outremer pencha sur elle, fugitivement traversé par un sourire rassuré.


- Il était temps, observa-t-il d'un ton désinvolte, j'allais commencer à te donner des coups de pied.


- Ca n'aurait pas suffi, répondit-elle en regagnant une position assise, il faut au moins me jeter un seau d'eau glacé et ça ne doit pas exister par ici. J'ai trouvé ce que nous cherchions.


- Alors ?


Sylphia attendit que Ciyanig, qui avait été en train d'observer le camp à la longue-vue, ne vienne les rejoindre. Le visage de l'éclaireur n'était plus plissé par l'amusement, ni d'ailleurs par quoi que ce soit d'autre : il avait le relâchement vague d'une fatigue si longtemps accumulé qu'elle en était presque irrésistible. La jeune femme fit l'effort de prendre un air alerte tout en approchant, mais il n'abusa pas Sylphia, que son investigation spirituelle avait laissée dans un état exceptionnellement perceptif : Ciyanig souffrait d'un trouble plus profond que le manque de sommeil ou l'usure perpétuelle du danger. Peut-être devrait-elle en parler à Outremer, mais que pourrait-il y faire en quelques jours tout au plus ? Dans l'immédiat, il y avait malheureusement plus important :


- Il y a six pérégrins d'Umiuukiavik dans l'une des tentes. Pas de doute à avoir : ils portent tous la marque d'azur. Ils sont attachés et gardés.


Sylphia ne mentionna pas que les quatre femmes et deux hommes ne portaient pas de traces de mauvais traitements : étant donné qu'ils étaient des guérisseurs d'exception, cela ne signifiait strictement rien.


- Les pérégrins dont je parlais tout à l'heure étaient six, intervint Ciyanig. Je crois qu'il y avait deux Arianes parmi eux.


- Ca correspond à ce que j'ai vu.


Une expression pensive s'empara du visage d'Outremer mais n'y demeura pas longtemps.


- Il faut prévenir Ormil. Nous ne pouvons pas les tirer de là sans son aide.


- Khéral ne les rendra jamais, observa Sylphia. Il sait bien ce qu'il risque s'il reconnaît qu'il les a capturés.


Même dans l'état d'esprit détendu où elle se trouvait actuellement, la perspective de libérer les captifs par la violence ne lui déplaisait pas.


- Je ne pensais pas à négocier, dit Outremer. Mais Ormil peut sûrement envoyer quelques Myriades pour nous aider. Ciyanig ?


- Euh... oui, il en restait une douzaine avec l'armée, si je me souviens bien.


- Il ne faut pas perdre de temps. Est-ce que tu es prête à partir immédiatement ?


- J'ai un moyen plus rapide de porter un message. Je vais vous montrer.


Elle alla jusqu'à l'endroit où était attaché son cheval et en revint avec une petite cage en osier qui avait été accroché à la selle. Trois minuscules oiseaux s'y serraient sur un perchoir : deux d'entre eux étaient d'un gris soyeux strié de blanc sur la tête et la poitrine, le troisième était tout entier d'un bleu chatoyant qui le faisait ressembler à un joyau.


- C'est simple, dit Ciyanig en extrayant de la cage l'un des oiseaux gris. Une fois que j'aurai prononcé les paroles d'activation, il suffira de dire à voix haute le message que tu veux transmettre. Ensuite, je le relâcherai et il ira tout droit jusqu'à la tente d'Ormil, à qui il répètera tout. La voix ne se conserve pas parfaitement alors il faut faire attention de bien articuler.


Sylphia examina avec curiosité et un peu de répugnance le volatile qui restait sans un frémissement dans le creux de la main de l'éclaireur. Elle avait entendu parler des animaux qui avaient été modifiés au fil des ans pour répondre aux innombrables besoins de la guerre, mais c'était la première fois qu'elle pouvait en examiner un de près. La toute petite boule de chair et de plumes qu'elle avait sous les yeux était un outil de communication formidable. Mais une partie d'elle aussi profondément enracinée que l'instinct y voyait également un sacrilège répugnant.


- Il n'arrive jamais à une de ces bestioles de se faire gober par un épervier ? était en train de demander Outremer.


- Ils sont très rapides... mais ça arrive, répondit Ciyanig. Je peux envoyer les deux pour plus de sûreté. Ils me reviendront ensuite, de toute façon.


Outremer ne mit pas longtemps à composer son message. Un oiseau sur chaque paume, Ciyanig prononça les paroles qui devaient activer leurs facultés mémorielles, puis resta immobile tandis que, d'une voix régulière et sans hâte, son frère fournissait son identité, résumait leur découverte et demandait une intervention dans les meilleurs délais. Lorsqu'il eut terminé, elle prononça d'autres mots hermétiques, puis leva les mains et les minuscules volatiles qui étaient jusque-là restés immobiles s'envolèrent comme deux carreaux d'arbalète. Surprise, Sylphia les perdit un instant de vue et, lorsque ses yeux les retrouvèrent, ils n'étaient plus que deux points indistincts qui disparaissaient vers le nord-ouest.


- Bon, dit Outremer dans le silence qui s'ensuivit, et bien on n'a plus qu'à s'installer ici et à attendre.


Ciyanig jeta de brefs coups d'oeil au sommet aride et régulier qui les entourait, aux vestiges du bâtiment massif, au camp éloigné et enfin au soleil qui était parvenu à mi-chemin entre son zénith et l'horizon.


- Je vais aller chasser, décida-t-elle rapidement, j'ai envie de manger quelque chose qui ne date pas d'un mois. Installez le camp et les chevaux de l'autre côté des ruines et ne faites pas de feu pour l'instant.


Sylphia et Outremer la regardèrent descendre la pente et s'éloigner dans une direction opposée à celle du camp de Khéral, son arc à la main et son carquois dans le dos.


- Cela fait longtemps qu'elle est éclaireur ? hasarda finalement la sorcière.


- Ca fait plus de quatre ans.


- Quatre ans ?! C'est énorme !


- Oui, elle s'est engagée dès que c'est devenu possible. Elle a toujours été assez vive. Enfin... c'est comme ça qu'elle était.


Sylphia vit une ombre d'affliction affaissa les commissures de sa bouche, mais cela ne dura qu'un instant. La nostalgie n'était pas une émotion que cultivait Outremer.


- Je ne savais même pas que tu avais une soeur ! Est-ce que vous vous êtes vus souvent depuis qu'elle fait partie de l'armée d'Ormil ?


- Juste deux fois. La première, c'était il y a presque trois ans, lorsque nous revenions de Paros séparément. Elle avait vraiment l'air d'une ombre souterraine à ce moment-là. Ca m'a inquiété, mais je n'ai rien pu faire pour elle : ça faisait déjà longtemps que l'armée ne lâchait plus aucun de ses éclaireurs avant qu'il ne perde une jambe ou n'attrape la peste. Je l'ai revu l'été dernier, quand nous partions pour le Xonari, et elle se portait infiniment mieux. Je me suis dit qu'elle s'était trouvée un bon amant.


- Je ne trouve pas qu'elle ait l'air très gaie en ce moment.


- Si son étalon est avec l'armée d'Ormil, ça se comprend. Les bons souvenirs ne suffisent qu'un temps.


Ou alors il est mort, songea Sylphia. Elle détestait ce genre de pensées morbides mais ne pouvait les empêcher de surgir de temps à autres. Pour tous ceux qui y étaient mêlés, la guerre était une incertitude constante. Ses trois propres frères étaient soldats dans l'armée d'Avalanche, à cinq cents kilomètres à l'ouest, et les dernières nouvelles qu'elle avait d'eux remontaient à l'automne précédent.


- J'imagine que j'ai de la chance d'avoir un homme en permanence avec moi.


- Oui. Et à ce sujet...


Sylphia s'efforçait encore de réprimer ses inquiétudes récurrentes lorsque deux bras se refermèrent autour de sa taille et la firent basculer brusquement sur le côté. Un instant de surprise totale plus tard, la jeune femme était à plat ventre sur le sol ocre, le souffle coupé, et ses cuisses servaient de banquette aux soixante-quinze kilogrammes de son compagnon.


- ...il me paraît clair que ton comportement récent a été bien loin de respecter les devoirs de soumission et d'humilité qui sont inséparables de ta nature de femme.


- Dégage de là, bouffon obèse !


- Etant ici le seul représentant de l'autorité masculine ainsi que ton cousin au neuvième degré et un futur époux potentiel, il m'incombe de faire en sorte que ces inconvenances ne se répètent pas à l'avenir.


Sylphia s'efforça de faire perdre l'équilibre à son fardeau, mais leurs positions respectives handicapaient sévèrement ses efforts. Outremer ignora ses mains qui le poussaient, le tiraient ou le pinçaient, préférant lui saisir les chevilles, les replier vers lui, puis les immobiliser d'un bras ferme.


- Tes fautes sont de divers ordres, poursuivit-il en retirant tranquillement les bottes puis les chaussettes de la jeune sorcière. Elles comprennent de nombreuses actions irréfléchies ou malséantes...


- Dégage ou je t'enfonce ton épée dans le cul !


- ...ainsi qu'une grande insolence verbale et un manque déplorable de respect. En matière d'odeur corporelle, j'ajouterai que... (il renifla les pieds désormais dénudés) beuh ! elle assommerait à dix mètres un individu moins robuste.


- Tu peux parler ! Si ta puanteur d'âne crevé ne m'avait pas fait perdre le sens de l'odorat, je n'accepterais jamaaaaiii...


Le bout des doigts d'Outremer venait d'effleurer la plante des pieds nus, élevant la voix de Sylphia jusqu'à un pic suraigu et saisissant ses muscles de frémissements incontrôlables.


- A... Arrête ! Tu sais que je ne supporte pas çaaaaaaa...


Les infimes caresses reprirent plus longuement, la faisant se tordre au sol et ne la relâchant que haletante et le visage écarlate.


- Cette sensibilité est vraiment un terrible point faible, tu ne trouves pas ? fit Outremer d'une voix qui peinait à conserver une apparence détachée. Il me semble que je devrais t'entraîner à y résister.


- Non non non nooooooooon...


Les doigts reprirent leur oeuvre et les évènements de la journée, la mission, le voyage, la fatigue, la colère, les esprits, les souvenirs et l'avenir se dissolvirent pour Sylphia dans une cascade éperdue de rires chatouilleux.

Par Romain
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Mercredi 25 février 2009


La route sinuait parmi les plis et les replis du terrain avec une souplesse sans effort qui lui donnait une apparence aussi naturelle que la végétation rase qui la bordait. Des touffes d'herbes commençaient d'ailleurs à parsemer ce qui n'avait jamais été davantage qu'une bande de terre aplanie par l'usage. La pluie et le vent - la première aussi rare que le second était fréquent - avaient depuis longtemps effacé les traces de passage les plus éphémères et érodaient désormais les ornières laissées par de lourds chariots à l'époque où cette région connaissait encore le commerce. L'imagination anticipait sans peine le moment où ce vestige d'activité humaine serait finalement englouti par ce qui l'entourait et où plus rien ne demeurerait pour rappeler qu'il avait jamais existé.


- Tu penses que c'est par là qu'ils sont tous partis ? demanda Sylphia, à qui le silence finissait inévitablement par peser.


- C'est ce que j'aurais fait à leur place, répondit Outremer avec un haussement d'épaules qui suggérait qu'il ne s'imaginait pas sérieusement pouvoir être l'un des sujets de leur conversation. Il n'y a pas de batailles par ici, mais il y a de plus en plus de détachements qui viennent y chercher du ravitaillement et ce n'est pas mieux. Pour un paysan ou un éleveur, le Balmestri est une destination sûre et plutôt accueillante.


- A condition de pouvoir se passer d'alcool, de tabac et de culbutes dans le foin non autorisées, observa sa compagne, une expression neutre profondément factice sur le visage. Nous allons atteindre la frontière d'ici deux ou trois jours, tu sais ?


- J'imagine que je n'aurais jamais la paix avant de t'avoir dit que suis terrorisé à l'idée de devoir me passer de tous mes plaisirs habituels. Alors oui, je sais et je...


L'apparition des cavaliers à moins d'une centaine de mètres devant eux mit un terme instantané à leur bavardage : tirant sur les rênes pour arrêter leurs propres montures, Outremer et Sylphia observèrent nerveusement la demi-douzaine de silhouettes équestres qui s'étaient arrêtées au sommet d'une butte faiblement escarpée.


- Ce sont des éclaireurs grimvalders, les identifia rapidement Sylphia.


Mais la perspective d'avoir affaire à des compatriotes ne suffit pas à détendre les muscles crispés des deux envoyés du roi Enraciné. Dans les étendues dépeuplées des régions paréennes, la couleur de peau indiquait l'ennemi mais pas forcément l'ami. Beaucoup de petites bandes grimvaldas opéraient dans une quasi-autonomie vis-à-vis des armées principales que dirigeaient les chefs de guerre Makarsild, Ormil et Avalanche. Elles se livraient autant au pillage et à la prédation qu'à la guerre contre les Samaradides et compter sur leurs sentiments de patriotisme pour être épargnés serait un pari risqué.


- L'armée d'Ormil doit être à quelques jours d'ici, réfléchit Outremer à voix haute. Ca pourrait être les éclaireurs qui sont censés nous aider à franchir les montagnes mais je les trouve un peu nombreux pour ça. Tu ferais mieux de démonter.


Sylphia se laissa glisser jusqu'au sol au moment même où les cavaliers énigmatiques entamaient la descente de leur promontoire pour aller à leur rencontre. Leur approche sans hâte ne rassura pas Outremer : elle suggérait qu'ils se sentaient en sécurité, sans doute parce que leur base d'opération était proche. Sa conviction qu'ils avaient affaire à une bande indépendante grandit à mesure que se précisaient les détails de leur apparence : aucun d'eux ne portait les insignes de reconnaissances qui s'étaient banalisés dans les armées régulières. En revanche, ils n'étaient visiblement pas étrangers aux combats contre les Samaradides : deux d'entre eux étaient montés sur des alezans du désert, un autre portait une rapière très similaire à celle d'Outremer - qui avait maintes fois pu constater à quel point cette arme restait exotique au Grimvald - et tous arboraient un ou plusieurs des bijoux en or ciselé qu'affectionnaient tant les nobles officiers de la nation septentrionale.


- Qu'est-ce que vous faites là, vous deux ? demanda sans aménité l'un des cavaliers en s'arrêtant à quelques pas seulement.


- Nous sommes envoyés par le roi Enraciné auprès du chef de guerre Ormil, qui doit attendre notre arrivée avec grande impatience ! mentit Outremer d'une voix assurée. Regardez, ce parchemin porte le sceau du roi en personne !


Le document qu'il venait de produire enjoignait également à tout Grimvalder de laisser passer et d'assister ses porteurs, qu'il nommait et décrivait, mais Outremer ne s'imaginait pas qu'aucun des hommes qui lui faisaient face serait capable de le lire et il ne fut pas démenti. Celui qui leur avait adressé la parole, un grand gaillard monté sur l'un des chevaux samaradides, gratta sa barbe blonde d'une main songeuse avant de répondre :


- Vous allez venir avec nous jusqu'au camp pour voir Khéral. C'est sur le chemin pour rejoindre l'armée d'Ormil, de toute façon.


Outremer n'avait aucune envie d'être amené au beau milieu d'un campement de semi-brigands, où ils seraient totalement à la merci de ce Khéral. Immobile et silencieuse, Sylphia guettait visiblement le signal de forcer le passage. Il savait qu'avec son assistance, elle était capable de mettre ces six-là en déroute, peut-être même de les tuer sans qu'aucun ne puisse s'enfuir. Mais cela paniquerait certainement leurs propres chevaux et si ceux-ci se blessaient ou s'enfuyaient, ils deviendraient faciles à rattraper par la suite. Outremer balança un instant, mais fit en fin de compte signe à sa compagne de remonter en selle. Les trophées samaradides de ces guerriers suggérait que la violence et le butin n'avaient pas fait défaut à leur bande, ce qui était de bon augure. Peut-être même tireraient-ils de cette étape quelques provisions ou renseignements utiles, mais Outremer n'y comptait pas trop.


La chevauchée qui s'ensuivit prit une direction presque perpendiculaire à celle de la route, enfonçant le petit groupe parmi les arbustes torturés, les buissons hirsutes et les rochers jaunes de mousse qu'oppressait un ciel immaculé. Outremer, à qui la beauté aride du paysage était devenue indifférente au fil des jours, partagea son attention entre les pièges que pouvait tendre le terrain irrégulier aux jambes de sa monture et les compagnons que la malchance leur avait apportés. Il n'était pas totalement exclu que les six éclaireurs s'en prennent à eux avant de rejoindre leurs camarades, dans l'intention de garder le butin pour eux seuls.


Ces craintes se révélèrent heureusement infondée lorsque, après peut-être un quart d'heure, les abords du camp leur apparurent au détour d'un butte. Ce ne fut d'abord qu'un amas indistinct de tentes sombres disposées en terrain plat, d'où s'élevaient quelques minces rubans de fumée vite dispersés par le vent. Plusieurs silhouettes étaient visibles, dont la plupart devaient être des sentinelles. Un enclos à chevaux bien rempli bordait l'encampement du côté où ils se trouvaient.


Outremer mit à profit leur approche pour se faire une idée du détail de cette bande. La disposition désordonnée des tentes rendait difficile une estimation précise mais il y avait sans aucun doute plus de guerriers rassemblés ici qu'il ne l'avait escompté ; peut-être cent cinquante ou même plus. Les sentinelles étaient régulièrement disposées, mais en nombre inférieur à ce qu'aurait voulu la prudence dans une région où - comme l'avaient enseigné les années de guerre passées - l'ennemi était rarement dans la direction que l'on pensait et parfois beaucoup plus près qu'on ne l'imaginait. Alors que le petit groupe ralentissait l'allure à l'approche de sa destination, Outremer remarqua finalement un tas de déchets s'élevant à une dizaine de mètres du camp. Sa taille conséquente lui fit juger que cette bande devait se trouver ici depuis au moins une bonne semaine. Etrange ! Qu'est-ce qui pouvait les retenir en ces lieux perdus, loin de la moindre source de ravitaillement ?


La réponse ne tarda pas à lui venir, après qu'ils eurent démonté et attachés les brides de leurs chevaux à la palissade de l'enclos. L'intérieur du camp où les conduisit leur escorte était plus qu'à moitié samaradide. Certaines tentes suivaient le modèle dont disposaient typiquement les soldats grimvalders, mais la plupart avaient des tailles plus élevées, des formes plus anguleuses et étaient faites d'étoffes légères aux couleurs claires. Dans les chariots qui étaient visibles çà et là restaient encore quelques tonneaux et caisses marqués du faucon de la république septentrionale. De toute évidence, c'était des soldats samaradides qui étaient à l'origine de cet encampement.


Mais c'était des Grimvalders qui l'occupaient désormais. Observant brièvement ceux que le hasard lui faisait croiser, Outremer se trouva incapable de deviner de quelles régions ils étaient originaires. Les années de guerre en terre étrangère avaient fait perdre aux soldats grimvalders beaucoup des spécificités qui les auraient caractérisés dans leur pays. Les tuniques et les braies d'épaisse laine colorée qu'on portait dans les régions centrales, recouvertes de lourdes capes de fourrures, s'étaient révélées aussi inadaptées au climat que les combinaisons des pêcheurs de l'Océan Férélice, faites de multiples couches de peau de phoque. Les chevelures tombant jusqu'à la taille, les tresses compliquées, les barbes hirsutes ou soigneusement huilées avaient toutes été pareillement allégées par le fer des rasoirs. Les bijoux, les talismans et les parures, originaires du Grimvald ou fruits du pillage, étaient mélangés de manières dont on ne distinguait ni l'harmonie ni le sens. Même les dialectes grimvalders voyaient leurs différences fondre jusqu'à n'être à peine plus que des accents.


Dispersés çà et là, essentiellement autour des feux où rôtissaient quelques pièces de viande, les guerriers levèrent les yeux au passage des éclaireurs et des deux nouveaux venus qu'ils encadraient. Outremer remarqua sans surprise que les regards s'attachaient surtout à Sylphia, mais, à son grand soulagement, personne n'entreprit quoi que ce soit. Tous ces hommes étaient plongés dans une monotonie agréable faite de nourriture, de boisson, de bavardages et de matériel à entretenir ou à réparer. A en juger par l'absence de dégâts aux tentes, les Samaradides n'avaient pas été surpris à l'intérieur de leur camp. Les Grimvalders avaient dû les affronter et les vaincre quelque part dans les environs, puis remonter leurs traces pour s'emparer du butin et des provisions. Ils s'étaient installé à la place de leurs ennemis, peut-être pour ne pas avoir à déplacer les chariots encombrants, peut-être parce que leur propre camp avait été détruit.


Le détour d'une grande tente safran qui avait dû appartenir à un officier septentrional révéla à Outremer et Sylphia un groupe épais d'une trentaine de guerriers, installés autour d'un foyer et consommant sans modération le contenu de plusieurs tonneaux. Elle leur apprit aussi que tous les Samaradides n'étaient pas morts ou enfuis.


Neuf ans d'une guerre acharnée avaient vu s'étioler d'un côté comme de l'autre le nombre des hommes traditionnellement considérés comme étant en âge et en condition de se battre. Alors on avait engagé des adolescents presque imberbes, on avait rappelé des vétérans aux cheveux totalement gris, on avait loué des mercenaires venus de partout, on avait enrôlé des esclaves en leur promettant d'être affranchis. En désespoir de cause, comme toutes ces solutions se révélaient insuffisantes, la Samaradide et le Grimvald s'étaient tournés vers la moitié de leur population dont ils attendaient habituellement qu'elle produise des enfants et sorte le moins possible de la maison. Les femmes avaient d'abord été utilisées pour rendre davantage d'hommes disponibles pour la guerre : elles avaient remplacé des cultivateurs, des artisans, des pêcheurs ; elles avaient largement rempli les deux tiers inférieurs de la vaste administration samaradide ; elles étaient devenues juges, médiatrices et intendantes au Grimvald. En fin de compte et à peu près simultanément, les deux nations avaient jugé la situation suffisamment critique pour faire une ultime entorse à leurs tradition et incorporer des femmes dans leurs armées. Deux corps acceptaient celles qui possédaient toutes les capacités requises : les sorciers - la magie intérieure ou extérieure se souciant rarement du sexe de son utilisateur - et les éclaireurs, que cette guerre de mouvement perpétuel consumait comme un incendie des brins de paille.


Personne n'aurait été assez fou pour laisser les mains déliées à une sorcière ennemie ayant toutes les raisons de se venger. Les quatre prisonnières samaradides aux vêtements déchirés qui se trouvaient prostrées çà et là parmi les guerriers grimvalders devaient donc être des éclaireurs.


Outremer leur prêta aussi peu d'attention qu'il en était capable tandis que leur escorte les conduisait vers le centre du groupe. Mais un regard au visage devenu livide de Sylphia fit poindre dans son esprit le pressentiment d'une catastrophe imminente. La jeune femme sursautait comme si un fer rouge avait été pressé contre sa peau chaque fois que ses yeux se posaient sur l'un des corps meurtris, attirant l'attention de plusieurs des guerriers brutaux.


Que ceux qui se trouvaient ici constituaient l'élite de la bande était clairement indiqué par la qualité de leur matériel, leur large part du butin et leur proximité du chef. Outremer identifia sans peine ce dernier : il buvait dans une coupe en or qui ne pouvait être qu'une part exceptionnelle de butin, avait une botte posée de manière propriétaire sur le corps recroquevillé de l'une des Samaradides et personne ne lui tournait le dos. Ses yeux sombres se fixèrent sur les deux nouveaux venus avant même que ceux qui les amenaient ne rassemblent le courage de lui adresser la parole. Il avait la peau olivâtre commune dans la marche frontière du Skajmar, qui touchait aux seigneuries nantralaises, à la mer Éliréenne et aux régions paréennes. Ses cheveux noirs étaient courts, à l'exception de quelques tresses qu'ornaient des anneaux d'or, de jade et d'obsidienne. Une moustache tombante attirait l'attention sur sa bouche dédaigneuse et l'éclat féroce de ses dents.


Le grand gaillard blond qui commandait peut-être le détachement d'éclaireurs avait entrepris de livrer quelques explications, mais Khéral ne lui accordait visiblement pas la moindre attention. Son regard s'était immobilisé sur Sylphia avec une intensité concupiscente qu'il ne se donnait pas la peine de dissimuler. Abruptement, il se leva, jetant de côté la coupe finement ciselée encore à moitié pleine de vin. Il était de taille supérieure à la moyenne, mais sa carrure écrasante lui donnait un air ramassé. Enjambant la Samaradide comme il l'aurait fait d'un chien à ses pieds, il s'avança tout droit vers la jeune sorcière. Ca y est, pensa très distinctement Outremer, je vais mourir. J'ai fait le mauvais choix et je vais mourir d'une façon stupide.


Khéral tendit une main pour saisir Sylphia par le bras, mais elle l'esquiva d'un pas vif en arrière.


- Touche-moi et je t'arrache les couilles avant de te les enfoncer dans la gorge, sale porc ! lui cracha-t-elle.


Les conversations qui avaient subsisté moururent abruptement. Outremer, qui avait franchi d'un coup tous les degrés de la panique et se trouvait désormais dans l'état de calme suprême qui régnait au-delà, affronta sans bouger les regards convergents de la trentaine de guerriers. Aucun d'eux n'avait fait mine de se lever et aucune main ne s'était portée vers une arme. Ils resteraient des spectateurs circonspects, réalisa-t-il, tant que Khéral ne leur aurait pas inoculé un comportement par sa réaction.


Cette réaction arriva avec une soudaineté foudroyante et assez de force pour faire vaciller un géant Abaqua, ce qui laissait peu de chance à une sorcière de cinquante kilogrammes aveuglée par la colère. Des rires éclatèrent tout autour d'eux comme les cris discordants d'une bande de vautours au moment où Sylphia heurtait le sol aussi violemment que si elle venait de dévaler le flanc d'une montagne.


Le premier réflexe d'Outremer fut de se précipiter auprès de sa compagne. Le second, qui provenait de son instinct de survie, rattrapa et étouffa cette impulsion désastreuse. Outremer resta où il se trouvait et même se mit à rire presque aussi fort que les autres, avec tout le naturel qu'il était capable de feindre en ayant sous les yeux le corps inerte et le visage tuméfié de Sylphia.


Alors que l'explosion d'hilarité commençait à se résorber, l'attention ambiante se déplaça peu à peu sur lui. Outremer fit mine de ne pas s'en préoccuper le moins du monde et se tourna vers Khéral, souriant encore d'un air assuré.


- Ca valait presque la peine de me la trimballer pendant trois semaines pour voir ça ! J'aurais fait la même chose depuis longtemps si je n'avais pas eu peur de m'attirer des ennuis.


Le chef de bande ne répondit pas immédiatement à cette affirmation. Son expression s'était très vite refermée après son éclat de violence et ses yeux examinaient maintenant l'autre nouveau venu comme s'il voulait en saisir tous les détails avant de décider d'agir à nouveau. Outremer soutint cette observation avec naturel, comme s'il était véritablement et totalement inconscient du fait que sa vie ne tenait qu'à un fil.


- Tu es son garde du corps ? demanda finalement Khéral avec un accent de raillerie.


- Ce n'est pas moi qui l'ait voulu, répondit Outremer avec un haussement d'épaules qui contenait tout le fatalisme du subordonné. C'est une des nièces d'Enraciné et elle s'est mise dans la tête qu'elle voulait voir la guerre de près. Je suis censé l'amener à Ormil pour qu'il en fasse une éclaireur ou je ne sais quoi. Avec tout le retard que nous avons pris, ça doit déjà faire plusieurs jours qu'il nous attend. Cette corvée me vaudra encore des ennuis si nous n'arrivons pas bientôt.


Aucun changement ne vint effleurer le visage de Khéral mais le bruit ambiant avait connu une diminution notable. L'existence des nombreux "neveux" et "nièces" du roi Enraciné était de notoriété publique et, si aucune dignité particulière ne leur était accordée dans la société grimvalda, nuire à l'un d'entre eux était tout de même réputé attirer la malchance. Cette superstition avait été ravivée dans les esprits au cours de l'hiver précédent, lorsqu'une escarmouche ayant mal tourné avait coûté la vie à l'un des jeunes parents du roi. Trois semaines plus tard, ayant peut-être abusé de la boisson, celui qui avait commandé le détachement avait fait une mauvaise chute à l'intérieur de sa propre tente et s'était rompu les bras, les jambes et le cou. Ce genre de fatalité était de nature à faire réfléchir les plus confiants.


- Dans ce cas, pourquoi est-ce que tu es seul à l'escorter ? demanda Khéral, chargeant de scepticisme sa voix rocailleuse.


- Nous sommes partis en compagnie d'un convoi d'armes mais il était pour l'armée de Makarsild et nous avons été forcés de les quitter il y a presque une semaine. Nous devions ensuite rencontrer des éclaireurs d'Ormil mais nous ne les avons jamais vus.


- Ormil n'a plus que des mioches et des garces pour lui servir d'éclaireurs de ce côté. Les charbonneux qui campaient ici ont dû en attraper des dizaines. Ils ont peut-être mangé votre escorte.


La suggestion suscita des ricanements renouvelés chez les guerriers de sa bande. Outremer, qui n'avait pas l'intention de leur laisser le loisir d'oublier leurs craintes, décida d'avancer la pièce maîtresse de son jeu : il exhiba et déroula le parchemin où un large sceau très reconnaissable figurait un chêne massif.


- J'imagine qu'ils nous auraient été complètement inutiles, dans ce cas. Mais vous, par contre, j'ai pu voir que vous aviez des éclaireurs compétents. Est-ce que vous pourriez en charger un ou deux de nous conduire jusqu'à l'armée d'Ormil ? Le roi ne manque jamais de récompenser ceux qui le méritent.


Fronçant les sourcils, Khéral saisit le parchemin pour l'examiner. Outremer attendit sans broncher, tout comme les autres Grimvalders autour d'eux. La bande toute entière était clairement soumise à la volonté de son chef, sans doute par un mélange efficace de brutalité et de compétence. La menace du courroux distant d'Enraciné ne suffirait pas à entamer cette obéissance.


A en juger par le mouvement irrégulier des yeux de Khéral, il ne savait lire qu'avec difficulté. Mais il n'avait pas l'intention de révéler publiquement ses limites : il arrêta sa lecture du parchemin après seulement quelques instants, n'en ayant probablement pas lu plus du tiers.


- Lequel de vous deux est Sylphia ? demanda-t-il.


Outremer plissa les lèvres en un sourire d'amusement.


- Je suis Thoril af Jormünd. Et la fillette à qui vous avez appris à se taire s'appelle Sylphia af Nimir.


De faibles mouvements, encore sans coordination ni but, commençaient à animer les membres de l'intéressée. Une grimace pensive eut tout juste le temps d'effleurer le visage de Khéral avant qu'il ne s'avance à grands pas vers la sorcière à peine consciente. Outremer resta soigneusement immobile mais, dans une partie reculée de son esprit, un instinct jamais endormi calculait ses chances de pouvoir dégainer son poignard et en plaquer le tranchant contre la gorge du chef de bande. Elles ne paraissaient pas négligeables et ses doigts frémirent même un instant. Mais il était invraisemblable qu'ils réussissent ensuite à se frayer un chemin hors du camp, récupérer des chevaux et s'enfuir sans être rattrapés ou tués.


Khéral s'accroupit à côté de Sylphia, referma sa main sur une épaisse poignée de cheveux roux et lui souleva la tête comme pour l'examiner plus commodément. Une protestation inarticulée s'échappa de la bouche de la jeune femme mais elle n'eut pas d'autre réaction. Khéral la considéra encore un moment, tournant son visage de part et d'autre sans rencontrer la moindre résistance, puis la lâcha dédaigneusement et se redressa. Quelques enjambées le ramenèrent près d'Outremer, à qui il rendit son parchemin comme s'il s'agissait d'une babiole.


- Au fond, dit-il à son intention autant qu'à celle de ses hommes, les charbonneux sont bien gentils de nous laisser tellement de leurs femmes à baiser. Il faut bien leur envoyer quelques-unes des nôtres en échange de temps en temps !


C'était tout à fait ce qu'Outremer avait espéré entendre, mais il était encore trop tôt pour qu'il se sente rassuré : les yeux de Sylphia s'étaient grand ouverts au moment où sa tête avait heurté le sol et ses membres entamaient désormais un travail de groupe dont l'objectif était de la remettre en position verticale. La moitié gauche de son visage était pourpre et tuméfiée depuis la pommette anguleuse jusqu'à la ligne de la mâchoire. La moitié droite était un tumulte de fureur et de haine sur le point d'entrer en éruption.


Outremer n'avait pas l'intention de laisser échapper le salut qu'un peu de vérité et quelques mensonges colossaux lui avaient permis d'arracher. Khéral était en train de regagner la caisse de provisions samaradide qui lui tenait lieu de siège. La plupart de ses hommes regardaient Sylphia avec des ricanements et des quolibets, s'attendant visiblement à ce qu'elle s'attire sous peu une nouvelle correction. Tirant parti de ce répit, Outremer se rapprocha de sa compagne comme pour lui venir en aide. Il n'était que temps : elle s'était déjà remise sur ses jambes, les bras écartés du corps en une position qui lui était des plus familières. Il l'agrippa vivement juste sous l'épaule, l'empêchant d'accomplir le mouvement qui aurait presque certainement signifié leur mort. Sylphia tenta aussitôt de se dégager mais il resserra son étreinte, ignorant son regard coléreux. Khéral venait de se rasseoir et observait leur altercation silencieuse avec un amusement perceptible, mais il n'avait rien pu deviner de ce qui avait failli se passer.


- Les femmes sont toujours plus jolies comme ça, dit le chef de bande, se penchant pour saisir par le cou l'éclaireur samaradide à ses pieds et exhiber son visage tuméfié.


Contrairement à ce qu'avait laissé penser son immobilité, la femme était tout à fait consciente. Outremer ne put s'empêcher de rencontrer ses yeux et d'y lire la douleur, l'humiliation, la terreur et un espoir pathétique que quelqu'un - peut-être lui - essaierait de la sauver. Il laissa ces émotions le traverser sans l'affecter, comme des poignards s'enfonçant dans les eaux froides d'un lac de montagne.


Sylphia cessa brusquement tout mouvement et les muscles du bras que serrait toujours son compagnon se détendirent. Pensant qu'elle était trop bouleversée pour tenter encore quoi que ce soit, Outremer ouvrit la bouche dans l'intention de trouver quelque réplique ironique qui flatterait l'orgueil de Khéral et leur permettrait de prendre promptement congé. Mais Sylphia se mit alors à chanter et la pensée lui vint que son destin n'était tout simplement pas de sortir vivant de ce camp.


C'était l'un des chants les plus simples de tout l'immense répertoire mélancolique des Farianghed, tout juste un refrain qu'un adulte ou un adolescent aurait pu fredonner pour passer le temps d'une soirée d'hiver en regardant de lourdes bûches être dévorées par les flammes. Sylphia n'y déploya pas toute l'énergie ni toute la tessiture de sa voix de soprane mais elle y insuffla une note de défi qui n'avait pas dû souvent s'y trouver en deux millénaires. Sur sa joue, l'ecchymose disgracieuse pâlit, puis se résorba comme de l'eau versée sur du sable. Quelques instants suffirent à ce que le visage de la sorcière ne conserve pas la moindre marque. Sylphia poursuivit encore un instant mais sur un ton plus calme et un rythme plus lent, jusqu'à finalement s'arrêter.


Au cours du silence qui s'ensuivit, Outremer lâcha le bras de sa compagne et glissa la main vers la poignée de sa rapière sans se soucier d'être remarqué ou non. De vifs coups d'oeil circulaires lui apprirent que les hommes qui les entouraient étaient dans une expectative similaire. Mais Khéral ne leur donna pas l'ordre de le tuer et de prendre Sylphia vivante. Il avait récupéré sa coupe et la remplissait à nouveau du contenu d'un tonnelet, un sourire blasé sur les lèvres comme si rien d'extraordinaire ne venait d'arriver.


- Les faces de suie te feront couiner mieux que ça, dit-il simplement. Maintenant, foutez-moi le camp.


Estomaqué, Outremer garda suffisamment de présence d'esprit pour s'exécuter en entraînant sa compagne derrière lui. Mais alors qu'il jetait un dernier regard incertain à Khéral, autre chose attira son attention : la peau sombre de la femme qui gisait toujours aux pieds du chef de bande n'était plus marquée de la moindre meurtrissure. Observant à la dérobade les trois autres éclaireurs samaradides, il vit que les traces de coups qu'elles avaient portées s'étaient pareillement volatilisées. Jusque-là, il n'avait eu aucune idée que Sylphia pouvait exercer sa magie de guérison à plusieurs mètres de distance et il ne l'avait jamais vu l'employer sur plus de deux personnes à la fois.


Bien sûr, ce geste de compassion était totalement inutile, songea Outremer tandis qu'ils retraversaient le camp, cette fois sans escorte. Maintenant qu'il ne risquait plus de croiser la déchirure de leurs regards, il lui apparaissait clairement qu'une mort proche était le meilleur espoir de ces éclaireurs samaradides. Évidemment, Sylphia ne le verrait pas ainsi et il s'attendait à une violente empoignade entre eux dans un futur peu distant. Mais cela ne le préoccupait pas. Il avait des choses plus importantes auxquelles réfléchir.

Par Romain
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Mercredi 25 février 2009

L'étroitesse des points de vue que portent les Samaradides comme les Grimvalders sur tout ce qui n'est pas eux ne saurait être mieux illustrée que par le nom qu'ils emploient pour désigner les terres qui sont l'enjeu de leur guerre : les régions paréennes. La cité de Paros et les terres qui lui appartenaient ne représentaient qu'une faible fraction de ce qui est devenu aujourd'hui un champ de bataille aussi immense qu'affligeant. De nombreux autres peuples, nations et cités occupaient cette région du monde, possédant chacun sa culture, son language et ses dieux. Hélas ! Ceux qui ont échappé à la mort et à l'asservissement ont fui pêle-mêle vers le Balmestri ou se sont réfugiés dans des espaces reculés. Leurs identités ne subsistent plus que fragilement et la génération qui suivra n'héritera que de bribes sans cohésion.

Nul n'est besoin de rappeler comment le désir de s'approprier les possessions côtières de Paros a fait des tensions existant entre les deux Etats la guerre à outrance que nous connaissons depuis neuf ans. Mais il est révélateur de noter que les citoyens ordinaires du Grimvald comme de la République Samaradide n'ont eu qu'à peine conscience de l'immense accroissement des territoires disputés. Le sort et même l'existence des peuples menacés de destruction par leur avidité - qu'ils qualifient en bloc de "paréens" par dédain absolu pour leurs spécificités - leur sont essentiellement indifférents.

La valeur de cette région, bordée au sud par le Grimvald, à l'ouest par la Mer Éliréenne, au nord-ouest par la Samaradide, au nord par l'Océan Arsile, au nord-est par le Balmestri, et enfin par l'Océan Férélice à l'est, est certes indiscutable. Ses plaines très fertiles seraient une possession particulièrement précieuses pour les deux Etats notoirement pauvres en terres exploitables, elle est un véritable carrefour de routes commerciales maritimes et elle contrôle entièrement l'accès par voie de terre au Balmestri.

Mais les loups cupides que sont la Samaradide et le Grimvald ont été incapables de voir que la richesse de ces terres est indissociable de leurs populations. La terreur qu'ils propagent fait fuir toujours plus loin le reste des habitants d'origine, laissant les champs à l'abandon, condamnant des troupeaux entiers à mourir de faim, réduisant l'industrie à néant. Ces deux nations ne possèdent pas ce génie de l'intégration, de l'ouverture et du mariage productif des cultures qui a fait la grandeur et la puissance de l'Empire de Nantaral.


Extrait de l'introduction d'un discours de Mabriel Querrant

sur le sujet de la supériorité historique de l'Empire de Nantaral

devant l'Académie des Sciences de Versillion

Par Romain
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Lundi 5 janvier 2009

  Lirdrin avait souvent remarqué en lui-même une tendance au papillonnage visuel. Il s'efforçait de la contenir lors des discussions mais, après un temps plus ou moins long, ses yeux finissaient inévitablement par quitter son interlocuteur pour dériver çà et là, fournissant son esprit en objets de réflexions divergentes. Il considérait que ce n'était là qu'un élément de son processus hétérogène de pensée, mais l'effet sur les autres parties en présence n'était pas toujours très heureux.


  N'étant pour l'heure engagé dans aucune conversation, il était libre et ne se privait pas de laisser son regard aller et venir tout autour de lui. Mais voir les trente hommes en armes qui l'escortaient faire la même chose - de manière infiniment plus urgente et méfiante - l'embourbait dans une sombre anxiété dont sa curiosité de dilettante ne parvenait pas à l'extraire. La pierre, l'espace et la pénombre avaient chacun leurs menaces invisibles et oppressantes, que le moindre pas était susceptible de brusquement concrétiser. Lirdrin s'était attaché à filtrer ses pensées à travers la perspective du moment où il se trouverait de nouveau à l'air libre, mais sa résolution commençait à s'effiler. Le tunnel gigantesque était un sombre rêve où il s'était enfoncé avec une lenteur trompeuse et dont il voulait désormais s'éveiller.


  Son ancien métier modelait encore suffisamment son esprit pour lui faire rechercher les éléments qu'il conviendrait de mettre en valeur pour rendre aussi évocateur que possible le récit qu'il pourrait faire, plus tard, de cette traversée des Abysses. Les dimensions de ce qui l'entourait seraient une manière aisée de capter d'entrée de jeu l'attention d'un auditoire. Un schéma très classique se présenta spontanément à son esprit : choisir un monument exaltant d'autant plus l'imagination que peu de gens l'avaient effectivement vu - le Temple de l'Élévation de Rashuria serait un excellent choix - et le faire tenir aussi aisément que figurativement sous la voûte du tunnel ; faire ensuite appel aux sens, décrire comment la lumière des flambeaux se perdait avant d'atteindre les parois et les amples échos que suscitaient le bruit de pas ; donner enfin l'impression d'une étendue considérable en évoquant la durée du voyage souterrain. Lirdrin se heurtait sur ce point à deux difficultés : la distance parcourue ici était bien moindre que la distance effectivement franchie à la surface, ce qui pourrait susciter un conflit d'impressions lors de la suite du récit, et sa perception du temps était si faussée que toute sa licence poétique n'aurait pas suffit à la restaurer.


  Une métaphore filée assimilant les Abysses à l'intérieur d'un monstre semblait destinée à être tirée par les cheveux, même si les stalactites évoquaient indubitablement d'énormes dents prêtes à broyer leur pitance et l'odeur les intestins de quelque chose.


  La meilleure solution, décida subitement Lirdrin, serait un mélange abstrus de descriptions hétéroclites, qui ne s'embarrasserait pas de syntaxe ni de sens, mais laisserait à l'auditeur dérouté le sentiment qu'il suggérait une noirceur primale, une menace indicible et une étrangeté sans limite. Voilà qui serait véritablement de l'art ! Voilà qui ferait ouvrir de grands yeux idiots à tous les trouvères dont le seul but dans la vie était de rabâcher mille fois les mêmes épopées pesantes sans jamais y changer un mot ou une intonation !


  Ainsi distrait du profond malaise qui le rongeait, Lirdrin n'émergea de sa rêverie vindicatrice que lorsque tous les soldats qui l'entouraient s'arrêtèrent brutalement. En moins de temps qu'il n'en fallut à sa surprise pour prendre la forme d'une pensée cohérente, le groupe malléable qui l'entourait était devenu un cercle compact de boucliers, hérissé d'un nombre égal de lances.


  Cette alarme, réalisa vite Lirdrin, avait été provoquée par l'approche rapide de ce qui pouvait être un couple de feux follets ou, plus prosaïquement, les extrémités enflammées de deux torches. Il laissa échapper un soupir de soulagement, devinant qu'il s'agissait de messagers envoyés par l'avant-garde. Les hommes qui l'entouraient, cependant, n'abandonnèrent leur posture défensive que lorsqu'ils purent reconnaître avec certitude l'uniforme du Bataillon des Tourments et que les mots de passe appropriés eurent été échangé.


- La Grand'Voie est bloquée par des aboyeurs, annonça l'un des nouveaux arrivants au sergent Formot, en tête de l'escorte. Le capitaine Ablier a décidé de s'arrêter au Cimetière.


  L'instruction fut accueillie sans le moindre commentaire au sein de l'escorte. Formot désigna deux hommes pour la transmettre à l'arrière-garde tandis que les deux messagers initiaux repartaient d'où ils étaient venus du même pas de course.


- Le Cimetière est un endroit sûr, expliqua Taraune à Lirdrin alors que le groupe se remettait en mouvement. C'est un détour mais on pourra s'y reposer.


- Qu'est-ce que c'est que des aboyeurs ?


- C'est un nom générique pour toutes les créatures qui ne sont pas très dangereuses en elles-mêmes, mais qui risquent d'alerter des saletés plus coriaces.


  Il n'aurait pas déplu à Lirdrin de poursuivre la conversation plus avant, mais cela semblait incongru au milieu de cette escorte muette, constamment aux aguets d'une menace aussi omniprésente qu'imprévisible. Du reste, ses fonctions de garde du corps particulier rendait Taraune Quevrail encore plus sur ses gardes que les autres soldats de l'escorte. Son regard brun se déplaçait sans cesse avec la vivacité d'une guêpe et une tension rigide affleurait à la surface de ses traits bien dessinés. Devinant qu'il ne souhaiterait pas être distrait de sa vigilance exacerbée, Lirdrin se résolvit à patienter jusqu'à ce qu'ils se trouvent plus en sécurité.


  Le groupe quitta progressivement le milieu du tunnel pour se rapprocher de la paroi de droite, où l'éclat des torches fit apparaître les bouches d'ombre béantes de corridors moins démesurés. Formot les examinait rapidement au passage et s'arrêta finalement devant l'un d'entre eux. Glissant non sans peine un oeil à travers les rangs de son armure vivante, Lirdrin le vit se pencher pour examiner un arrangement de minuscules cailloux phosphorescents. Le Bataillon des Tourments avait un répertoire de signes à la mesure de l'univers chtonien où il opérait ; celui-ci semblait être l'un des plus simples, destinés uniquement à indiquer une direction à suivre.


  Sur un geste du bras de Formot, l'escorte quitta la "Grand'Voie" vaste et linéaire qu'elle avait suivi pendant l'essentiel du voyage pour s'engager dans ce tunnel secondaire, qui ne tarda pas à se diviser et à se diviser encore. Les signes laissés par l'avant-garde permettaient de naviguer sans peine à travers ce dédale naissant. Lirdrin se demanda comment le capitaine Ablier avait pu si rapidement déterminer la direction à suivre. Le Bataillon des Tourments ne laissait aucune marque permanente indiquant les chemins qu'ils empruntaient et il n'avait jamais rien vu qui ressemble à une carte des Abysses, même fragmentaire.


  Après un temps qui lui parut impossible à mesurer tant qu'il dura mais relativement bref une fois qu'il se fut achevé, la succession de passages tortueux déboucha sur un espace plus vaste, au milieu duquel les attendaient une quinzaine de torches. Formot arrêta son unité et envoya deux hommes en reconnaissance, selon la procédure habituellement paranoïaque du Bataillon des Tourments. Lirdrin remarqua que les soldats autour de lui adoptaient pourtant une pose presque relâchée, ne doutant visiblement pas qu'ils avaient devant eux leur avant-garde. Taraune n'avait pas dû exagérer en affirmant que cet endroit des Abysses était un lieu sûr.


  Suivant du regard les deux émissaires de l'escorte, Lirdrin ne remarqua pas immédiatement les nombreuses silhouettes qui ne brandissaient aucune torche.


- Ce sont les habitants du Cimetière, commenta Taraune lorsqu'il sursauta brusquement. Ils ne sont pas dangereux, ils ne peuvent plus bouger.


  Fouillant la pénombre des yeux, Lirdrin réalisa qu'elle abritait une véritable foule de ces formes humaines figées et silencieuses. Certaines n'étaient qu'à une dizaine de pas de lui-même, mais les détails de leur apparence étaient impossibles à saisir, comme si leurs contours répugnaient à accrocher les reflets ondoyants des flammes. Les deux émissaires envoyé par Formot revinrent juste au moment où Lirdrin allait demander à Taraune des réponses plus approfondies, forçant sa curiosité à patienter encore une fois tandis que l'escorte se remettait en marche pour rejoindre enfin l'avant-garde.


- Formot, prenez deux hommes et attendez l'arrivée de Tressain et de son groupe, ordonna sobrement le capitaine Ablier lorsqu'ils furent arrivés. Tous les autres, repos. Maître Firris, restez avec moi un instant, je vous prie.


  Lirdrin regarda les soldats aller s'asseoir par petits groupes çà et là pour manger et bavarder. Aucun d'eux ne semblait le moins du monde perturbé par leur audience immobile. Au contraire, il ne les avait jamais vu paraître aussi détendu depuis le début de ce périple. Taraune était resté à ses côtés comme sa fonction l'exigeait, mais il semblait qu'un poids écrasant venait d'être - au moins temporairement - déchargé de ses épaules. Le degré d'alerte extrême que maintenait habituellement le Bataillon des Tourments devait être absolument exténuant.


- Nous aurions dû bientôt quitter la Grand'Voie de toute façon, reprit Ablier lorsque leur entourage se fut dispersé. Les choses vont se compliquer à partir de maintenant : plus nous nous éloignerons du Cimetière et moins les tunnels nous seront familiers. Nous n'avons jamais réalisé d'expédition jusqu'en Balmestri, ni même dans cette direction au cours des deux dernières années.


- Est-ce qu'il sera difficile de trouver un point de sortie ?


- Le problème sera d'en trouver un qui vous amène aussi près que possible de votre destination. Les Samaradides et les Grimvalders se font la guerre tout près de la frontière balmestrienne. Lorsque nous remonterons à la surface pour la première fois, il faudra prendre soin de passer inaperçu le temps de faire nos repérages.


  Lirdrin avait parcouru le monde, mais il aurait pu compter sur les doigts des pieds et des mains les individus qui avaient vraiment retenu ses yeux et son attention. Son naturel rêvasseur et insatisfait était irrésistiblement aimanté par certaines personnalités qui lui donnaient une volonté, un désir et un but. Herguérin était la plus grande illustration de ce phénomène : par fascination pour son dynamisme et son ambition, il avait abandonné son métier de trouvère et la liberté qu'il lui apportait pour se lancer dans les intrigues, la diplomatie et la stratégie. Les diverses affaires amoureuses dans lesquelles il s'était jeté depuis son adolescence avaient toutes été intenses, tempétueuses et brèves.


  Le capitaine Silivrine Ablier - Silivrine la Dolente - n'inspirait aucun désir ni aucune passion à Lirdrin, mais elle retenait son regard comme un insecte pris dans la résine. Le tableau totalement incongru qu'offrait cette femme aux longs cheveux blonds aplatis par un casque léger, revêtue d'une broigne aux couleurs grises du Bataillon, un bouclier rond dans le dos et une épée au côté, était peut-être un début d'explication. Lirdrin avait séjourné par le passé à Aria et au Balmestri ; il ne se sentait pas lié par les conceptions traditionnelles de ses compatriotes en ce qui concernait les rôles des deux sexes. Mais il était sensible aux contrastes et Silivrine Ablier était à sa connaissance la seule femme de toutes les forces armées de Ferval.


  Peut-être aussi étaient-ce les histoires qui s'échangeaient sur elle jusqu'au sein du Bataillon et le qualificatif inexpliqué de Dolente qui lui était attribué. Lirdrin était resté suffisamment amateur d'histoires pour être dévoré de curiosité à l'idée des secrets qui se trouvaient enfouis derrière cette surface froide.


  Ou peut-être que ce n'était ni son présent ni son passé, mais l'éventualité de ce qu'elle pouvait faire. Lirdrin savait que la femme devant lui était capable de tuer n'importe qui, fort ou faible. On lui avait montré les trophées des monstres cauchemardesques qu'elle seule avait abattus. Il l'avait vu lever son épée pour exécuter deux fillettes de huit ans. Il devinait que, si elle voulait soudain sa mort, ni Taraune ni lui-même n'aurait le temps de faire quoi que ce soit.


- Pourriez-vous me parler de cet endroit, capitaine ? demanda-t-il pour donner à ses pensées un cours moins obsessionnel. Que sont ces... statues, exactement ?


- Des êtres humains qui ne ressortiront plus des Abysses, répondit Ablier sans même jeter un coup d'oeil aux formes silencieuses. Je sais que vous vous intéressez aux expressions que nous utilisons entre nous, Maître Firris. Est-ce que vous savez ce que sont les byssés, les morneux et les décarneurs ?


  Les mots d'argot du Bataillon sonnaient étrangement déplacés, ainsi articulés par sa voix froidement distante, comme si Silivrine Ablier n'aurait jamais dû s'exprimer que de manière rigoureusement classique.


- Les morneux sont des soldats tellement terrorisés par les Abysses qu'ils cessent d'obéir aux ordres, de parler et parfois de bouger, répondit Lirdrin, rassemblant les éléments épars qu'il avait tirés de conversations entendues. Les décarneurs, au contraire, deviennent soudain enragés et s'en prennent aveuglément à tous ceux qui les entourent. Je ne crois pas avoir jamais entendu parler des byssés.


- Ils sont moins voyants et moins fréquents que les deux autres catégories. Un homme qui devient un byssé n'est pas moins capable de raisonner qu'auparavant, mais il ne le fait plus comme un être humain. Certains ne font rien d'autres que déserter dès qu'ils en ont l'occasion, mais d'autres cherchent d'abord à tuer autant de leurs camarades que possible. Les morneux, les décarneurs et les byssés sont les trois façons dont un être humain peut succomber à l'influence des Abysses. Lorsque les signes annonciateurs sont détectés à temps, le problème peut être résolu d'une manière ou d'une autre. Mais il arrive souvent que ce ne soit pas le cas et alors le soldat s'enfuit ou il est cloué dans le noir.


- Et ceux qui ne se font pas tuer autrement viennent échouer ici ?


  Ablier se détourna brusquement et se dirigea d'un pas posé vers l'un des recoins de la vaste caverne, lui adressant un simple signe de la main pour lui signifier de la suivre. Lirdrin obtempéra sans hésiter, escomptant des révélations de nature à satisfaire sa curiosité.


  La torche que Taraune s'était appropriée éclairait vivement les silhouettes pétrifiées entre lesquelles ils passaient. Lirdrin fut surpris de s'apercevoir à quel point le détail de leur apparence grise était indéfini : le relief de leurs visages était profondément érodé, comme par une interminable exposition aux éléments, et leurs vêtements se fondaient en des masses confuses où n'existait aucun élément clairement identifiable. Des sentiments d'affliction imprégnaient profondément ces masses grossières.


  Le capitaine Ablier s'était arrêté devant l'une d'entre elles, que Lirdrin réalisa être un homme recroquevillé, les jambes pressées contre la poitrine par les bras et la tête contre les genoux.


- Voici Coros Trandoux. C'était un brigand. Il a été arrêté il y a quatre ans et on lui a donné le choix entre le Bataillon et être empalé au bord d'une route. A l'époque, plus de la moitié de nos recrues nous arrivait ainsi. Après quelques semaines et ses premières longues expéditions en-dehors de nos bastions, il ne trouvait plus le sommeil et il sursautait au moindre bruit. C'est une étape naturelle pour les nouveaux soldats du Bataillon. Il a sans doute voulu déserter plusieurs fois, mais l'idée de ce qu'il risquait l'a longtemps retenu. Lorsqu'il est ressorti de son état paranoïaque, cela a été pour tomber dans une dépression tout aussi intense. Comme il semblait sur le point de devenir un morneux inutile, il a été envoyé dans une mission d'exploration dangereuse avec d'autres soldats qui avaient commis des infractions mineures. Ca n'a provoqué le bon type de sursaut : Trandoux s'est enfui lors d'une halte. Il devait désespérément vouloir regagner la surface et pourtant il est arrivé ici et il n'en est jamais reparti. Exterré, c'est le mot que nous employons.


  Pendant le récit, Lirdrin n'avait pas su s'empêcher d'effleurer la forme figée, mais la surprise de rencontrer sous ses doigts une surface souple et tiède avait suspendu son geste et fait courir sur sa peau un frisson de répulsion.


- Capitaine, tous ces hommes... ils sont encore en vie ?


  Les yeux hivernaux de Silivrine la Dolente se voilèrent fugitivement d'une brume pensive.


- Même s'ils ne sont pas exactement morts, il nous est difficile de dire ce qui reste vraiment d'eux, Maître Firris. Est-ce qu'ils pensent ? Est-ce qu'ils ressentent ? Est-ce qu'ils se souviennent ? Aucun d'eux n'est jamais revenu pour nous le dire.


  Quelque peu surpris de la voix qu'elle avait eu en prononçant ces mots, Lirdrin la suivit sans poser d'autre question jusqu'à une silhouette figée dans une position bien différente : celle-là était debout, les bras écartés du torse, et le profond creux au bas de son visage autrement informe suggérait un grand rire ou un hurlement.


- Celui-ci est Dominien Hacquenord. Il faisait partie d'un groupe de volontaires qui nous est arrivé de l'armée régulière il y a un peu moins d'un an. Servir deux ou trois ans dans le Bataillon est un moyen sûr d'occuper des fonctions importantes une fois que l'on est revenu à la surface, surtout depuis que le seigneur Herguérin a succédé à son père. Hacquenord était un bon soldat, discipliné et doté d'un sens de l'initiative. Il s'est habitué aux Abysses avec plus de facilité que tous ceux qui l'accompagnaient. Après seulement trois mois, je songeais à le faire promouvoir au rang de sergent. Je l'ai emmené avec moi lors d'une longue expédition pour être certaine de ses capacités et il s'est bien comporté jusqu'au moment où il a essayé de me trancher la gorge, alors qu'il était de garde pendant une halte.


- Il était devenu... un byssé ?


- L'enquête n'a rien trouvé qui puisse indiquer qu'il était au service d'un ennemi du Ferval. Il était patriote, avait une famille, de l'ambition et aucun souci particulier. Son geste ne semblait avoir aucune raison sensée et pourtant il l'avait préparé avec beaucoup d'intelligence. Même après avoir échoué, il n'a pas perdu son sang-froid et il n'a répondu à toutes mes questions que par des moqueries sans queue ni tête. Je l'ai personnellement cloué dans le noir. Vous savez ce que cela signifie, Maître Firris ? C'est la punition de toutes les infractions sérieuses au sein du Bataillon : on vous attache et on vous abandonne dans les Abysses. Si vous réussissez à vous libérer et à regagner l'un des bastions, vos fautes seront oubliées. Bien sûr, les noeuds seront un peu moins serrés si l'on pense pouvoir encore tirer quelque chose de vous à l'avenir, ce qui n'était pas le cas pour Hacquenord. Pendant tout le temps où je le ligotais de manière à ce qu'il ne puisse plus faire le moindre mouvement, il n'a pas cessé de me promettre qu'il réussirait la prochaine fois. En fin de compte, aucun de nous deux n'est parvenu à tuer l'autre puisqu'il s'est retrouvé ici.


  Ablier tourna le dos à son ancien subordonné, mais Lirdrin garda encore un instant les yeux sur le gouffre béant qui avait été une bouche et où s'exprimait silencieusement quelque chose d'effroyable. Il songeait au millier d'hommes qui servait actuellement dans le Bataillon des Tourments, construisant et occupant des places fortes, explorant des myriades dédaléennes de tunnels, aménageant des passages, bâtissant des ponts par dessus des gouffres sans fond et traquant sans relâche les points d'accès qui menaient à la surface. Il se représentait la pression insidieuse qui s'exerçait constamment sur eux dans cet endroit qui ne connaissait ni jour ni nuit. La volonté personnelle et la discipline inhérente au groupe étaient-elles suffisantes pour résister à cette influence qu'il devinait désormais être plus perturbante que l'obscurité, plus oppressante que l'enfermement et plus angoissante que le danger ? Ou bien risquaient-il tous constamment de connaître le même sort que Trandoux et Hacquenord, jusqu'à cette femme austère qui venait de lui raconter leurs histoires ?


  La femme austère en question l'attendait un peu plus loin et, lorsque l'éclat de la torche révéla la figure immobile voisine, Lirdrin la soupçonna pour la première fois d'avoir un certain sens théâtral. Modeste et d'un goût plutôt douteux en l'occurence, mais pas aussi inexistant qu'il l'avait assumé jusque-là. Pour quelle autre raison lui aurait-elle d'abord montré deux hommes adultes - des soldats, qui ne pouvaient par essence pas être innocents - avant de lui révéler qu'il y avait également ici un enfant ?


  Il était impossible de dire s'il s'agissait d'un garçon ou d'une fille, mais il ou elle ne devait pas avoir plus de six ans. Aucun élément de la forme rudimentaire n'était clairement celui d'un corps humain, mais l'ensemble n'en exprimait pas moins un mouvement saisi sur le vif : une torsion d'un tiers de cercle des pieds jusqu'à la tête, comme si, au tout dernier instant, l'enfant avait cru entendre quelqu'un l'appeler.


- J'imagine que le seuil d'âge est le même pour le Bataillon que pour le reste de l'armée, fit Lirdrin en accentuant la désinvolture de sa voix, et qu'il ne s'agit pas là de l'un de vos éclaireurs, capitaine.


  L'ironie n'appartenait pas à la longue liste des armes que maîtrisait Silivrine la Dolente et, sans doute pour cette raison, elle n'en relevait généralement pas l'usage par les autres :


- Cet enfant était déjà ici lorsqu'un détachement du Bataillon a découvert et exploré le Cimetière. On pense - et c'est sans doute vrai pour un grand nombre d'exterrés - qu'il a dû découvrir par hasard une entrée des Abysses, qu'il a voulu explorer et qu'il s'est ensuite perdu. Il a été assez chanceux pour ne pas être tué par une créature quelconque, mais pas suffisamment pour retrouver son chemin.


  Lirdrin jeta un coup d'oeil circulaire à toutes les figures pétrifiées que l'éclat de la torche lui laissait distinguer et essaya d'estimer à combien se montait la population permanente de la vaste caverne. Certainement plusieurs centaines, peut-être un millier ou plus.


- J'imagine que certains d'entre eux sont ici depuis très longtemps.


- C'est difficile à déterminer. La transformation ne laisse presque aucun détail identifiable et il est rare de découvrir un quelconque indice. Mais il y a une exception de marque, qui est vieille de presque quatre siècle. Venez avec moi.


  Il suivit cette fois le capitaine sur une longue distance, à travers une foule d'êtres profondément seuls chez qui leur passage n'éveillait pas la plus infime réaction. Sensible à l'idée que chacun de ces corps pierreux renfermait peut-être une âme livrée à une détresse sans fin, Lirdrin s'efforça de brider son imagination et de garder les yeux fixés sur le dos de Silivrine Ablier, sans grand succès. Comment une éternité pouvait-elle être si horrible que la folie y était le contraire d'un refuge ?


  Au milieu des formes dressées, tordues, prostrées et courbées, les yeux de Lirdrin glissèrent d'abord sans s'arrêter sur une silhouette agenouillée, les mains sur les cuisses et la tête légèrement inclinée. Ce ne fut que lorsque le capitaine Ablier s'arrêta juste devant elle qu'il réalisa que ce regard passager lui avait distillé une goutte de sérénité au milieu de cet océan de chaos pétrifié.


  Ses traits et ses formes étaient plus affinés que ceux des autres exterrés, suffisamment pour qu'on les devine féminins. Une ample masse de cheveux se répandait dans son dos, se mélangeant aux plis d'un large manteau. Son attitude de concentration sereine rappelait à Lirdrin les mystiques samaradides, qui s'entouraient de la nudité du désert à la recherche de l'illumination.


- Qu'est-ce qui vous a permis de déterminer son identité ? demanda-t-il après quelques instants d'examen.


- La première expédition a découvert plusieurs objets arrangés en cercle autour d'elle et parfaitement préservés. On pense qu'elle essayait de s'en servir pour un rituel, mais que celui-ci s'est retourné contre elle. La magie extérieure est extrêmement dangereuse dans les Abysses.


- Oui, je devine pourquoi. Quels étaient ces objets ?


- Une pendeloque de brindilles tressées, décorée de fleurs blanches. Une couronne d'or pur sertie de diamants. Une petite figurine en ivoire représentant un chat endormi. Une flûte en os, longue comme l'avant-bras. Une fibule en bronze représentant un lé...


- L'Enchanteresse ?! s'exclama Lirdrin, les yeux exorbités. Jaamarizna, l'impératrice sans époux ?! Vous n'êtes pas sérieuse !!


- Je ne prétends pas être une lettrée, Maître Firris, mais les récits que j'ai entendu de sa disparition me semble tout à fait conciliable avec sa présence ici. C'est aussi l'opinion du seigneur Herguérin, qui conserve soigneusement cachés les objets dont je vous ai parlé.


  Lirdrin ne répondit pas, le regard enchaîné à la figure pétrifiée et l'esprit aussi effervescent qu'un flanc de montagne dans l'instant suivant une avalanche. Jaamarizna ! L'idée qu'il n'aurait qu'à étendre la main pour effleurer le front de ce personnage historique, considérable et mystérieux menaçait d'excéder sa capacité d'acceptation.


- Je vois que l'arrière-garde est finalement arrivée, dit le capitaine Ablier d'une voix qu'il n'entendait plus qu'à peine. Je vais aller écouter leur rapport et nous nous préparerons ensuite à repartir. Quevrail, accompagnez-moi un instant. Maître Firris ne risque rien ici mais j'ai des consignes en ce qui concerne le reste du voyage.


  S'éloigner de l'homme dont il avait la responsabilité - même dans ce Cimetière qu'il avait lui-même qualifié d'endroit sûr - mettait visiblement Taraune Quevrail mal à l'aise, mais il obéit cependant avec promptitude, déposant sa torche sur le sol pour que Lirdrin ne se retrouve pas plongé dans la pénombre. Ce dernier ne prêta aucune attention à leur départ, absorbé qu'il était dans son for intérieur


  Ses pensées agitées s'étaient simplifiées en deux éléments : il y avait l'idée et il y avait la tentation.


  L'idée lui était venu sans qu'il lui accorde beaucoup d'attention, alors que Silivrine Ablier commençait seulement à lui montrer ces êtres humains que les Abysses avaient plongés dans un état qui échappait aux règles fondamentales qu'étaient la vie et la mort. Il avait joué avec cette réflexion spontanée, la tournant et la retournant dans son esprit, pesant ses conséquences possibles à partir des connaissances limitées dont il disposait.


  La tentation était apparue dès l'instant où son imagination s'était mêlée de l'affaire. Les deux soldats du Bataillon que lui avait fait voir Ablier avaient éveillé chez lui un début d'intérêt, mais c'était l'enfant inconnu qui avait véritablement excité sa curiosité. La perspective des centaines d'histoires, d'époques et de lieux qui avaient abouti dans les ténèbres de cet endroit l'avait frappé d'un vertige profond, qui venait de se concentrer en un désir unique.


  Lirdrin prit une inspiration, retint l'air dans ses poumons pendant une dizaine de battements de coeur, puis, le laissant longuement échapper, entreprit à contrecoeur de réfléchir aux raisons de ne pas suivre l'envie qui le démangeait insupportablement.


  La loyauté était une valeur très neuve pour lui et, maintenant que la sienne était mise à l'épreuve, il découvrait qu'elle n'avait rien de l'allégeance aussi monolithique qu'immuable des soldats qui l'escortaient. Il avait sincèrement à coeur les projets d'Herguérin mais sa volonté ne se bornerait jamais à servir celle d'un autre. Pour apaiser sa conscience à cet endroit, il estima que les conséquences de son acte avaient au moins autant de chances d'être bénéfiques au jeune seigneur de Ferval qu'elles en avaient de lui être néfastes.


  Restait la prudence. En dépit de son exaltation, il gardait conscience que toutes ses prévisions étaient purement théoriques. L'idée qui lui était venue pouvait avoir des effets totalement différents de ce qu'il escomptait. Peut-être même catastrophiques : qui pouvait prédire la chaîne des réactions dans cet univers de principes aberrants qu'étaient les Abysses ?


  Mais maintenant qu'il songeait à contrarier l'avidité silencieuse de cette prison qu'était le Cimetière, la chose qu'il redoutait le plus était tout simplement que sa tentative n'ait aucun résultat. L'obscure stagnation dans laquelle étaient engluées les silhouettes paralysées l'oppressait autant que si elle était sur le point de s'étendre à lui.


  Un coup d'oeil apprit à Lirdrin que le capitaine Ablier était toujours en train de conférer avec le sergent responsable de l'arrière-garde, Taraune à ses côtés. Il ramassa la torche grésillante et la tint inclinée devant lui, la flamme au niveau de sa poitrine. Puis il déposa par terre son sac à dos et, les yeux brillant d'anticipation, entreprit d'en sortir le coffret en bois renfermant le trésor qu'on lui avait confié.

Par Romain
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En bref...

  • : Les Chroniques Rouillées sont une oeuvre d'heroic fantasy. Elles n'en sont encore qu'à leur début mais les commentaires de toute sorte sont les bienvenus ! Utilisez le sommaire ci-dessous pour vous y retrouver.
 
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