Le rythme régulier du trot qui l'éloignait du camp avait l'effet d'une brise sur l'incendie de son humeur. Son
cerveau se fondait en un magma toujours plus rouge et tumultueux, dont l'expansion irrésistible oppressait les parois de son crâne. Ses poumons aspiraient et rejetaient l'air comme des soufflets
de forge, élevant la chaleur de son sang vers le seuil où elle ferait enfin fondre toutes les barrières qui l'entouraient et où il n'y aurait plus qu'un déchaînement là où il y avait eu une
femme. Il lui semblait que pouvoir marteler le sol sous ses bottes aurait été un très léger soulagement ; mais rester rivée sur une selle pendant qu'elle était entraînée par un animal borné
accroissait continûment sa furie. Le désir de s'arrêter pour noyer toute la vermine qui remplissait ce camp sous une pluie d'éclairs illuminait son esprit d'une fascination sauvage, mais la
pensée des quatre éclaireurs samaradides paralysait ses velléités d'exécution : son désir de leur sauver la vie l'emportait sur celui d'exterminer leurs tortionnaires et elles ne seraient que des
victimes comme les autres sous les pieds de la Danseuse. La perspective de ne rien pouvoir faire pour ces femmes ravageait les entrailles de Sylphia d'un poison corrosif.
Il n'y avait dans l'immédiat qu'un seul exutoire possible à cette rage volcanique et il chevauchait juste à côté
d'elle, un air de profonde réflexion sur le visage.
- Est-ce que j'ai pensé à te remercier pour ton aide ? fit Sylphia d'une voix mordante
Un agacement visible dispersa les pensées d'Outremer.
- Non, mais tu l'aurais fait s'il t'arrivait vraiment de penser. Si je n'avais pas su baratiner comme il faut, tu
aurais autre chose qu'un cheval entre les cuisses en ce moment.
- Si tu ne m'avais pas arrêtée comme un poltron, j'aurais fait rôtir ce goret dans sa propre graisse
!
- Tu ne deviens pas miraculeusement invincible juste parce que tu te mets à faire des cabrioles ! Sers-toi un peu
de ce que tu as entre les deux oreilles, bon sang ! Ils nous auraient massacrés !
- Et toi, sers-toi un peu de ce que tu as au-dessus de l'estomac ! Ca ne te fait rien de penser à ce qu'ils font à
ces femmes ?
- Fiche-moi la paix avec ça ! rétorqua Outremer, le visage traversé d'une grimace. Si elles avaient été des
hommes, elles auraient été tuées tout de suite et ça ne t'aurait pas fait réagir ! La guerre se fout pas mal de tes petits états d'âme hypocrites !
- C'est toi l'hypocrite ! Tu prends des airs affligés chaque fois que tu vois des prisonniers torturés, des femmes
violées ou des villages entiers massacrés, mais tu ne veux surtout rien y faire lorsque c'est notre camp qui est responsable ! Si tu penses qu'on peut faire ce qu'on veut tant qu'on est un
Grimvalder bien viril, pourquoi est-ce que tu ne l'assumes pas jusqu'au bout ? Retourne voir tes camarades là-bas et demande-leur de te prêter une de leurs femmes pour une heure !
Outremer ne répliqua pas mais son visage s'acheminait vers une teinte des plus congestionnées et Sylphia
s'attendait à ce qu'explose enfin l'engueulade sauvage où ils s'échangeraient les pires choses en hurlant, mais dont elle ressortirait l'esprit clair et le coeur rincé de sa violence. Cela
faisait cinq ans qu'ils vivaient presque en permanence l'un avec l'autre, souvent sans autre compagnie, et cette catharsis vocale était l'un des quelques moyens qu'ils avaient découvert d'apaiser
les tensions qui les auraient autrement amenés à des extrémités violentes. Mais elle se vit brusquement remettre à plus tard lorsque, pour la deuxième fois de l'après-midi, ils furent interrompus
par l'apparition d'une silhouette équestre.
Les nerfs de Sylphia étaient dans un état si inflammable qu'elle avait passé une jambe par-dessus l'encolure de
son cheval et sauté à terre avant que son esprit conscient ne reprenne le contrôle. Ce cavalier-ci était seul et il venait d'une direction presque perpendiculaire à celle qu'ils suivaient. Voyant
qu'il était repéré, il leva une main en un signe pacifique qui n'eut pas pour effet de détendre les muscles de la jeune sorcière. Elle jeta un coup d'oeil panoramique pour s'assurer qu'il ne
s'agissait pas d'une diversion préparant une embuscade mais ne distingua rien de plus hostile que le sommet de quelques tentes loin derrière eux, qui était tout ce que le relief irrégulier
laissait encore voir du camp de la bande de Khéral.
Du coin de l'oeil, elle vit qu'Outremer s'était arrêté quelques pas plus loin et avait orienté son cheval dans la
direction du cavalier solitaire. Il n'avait pas dégainé sa rapière : à cette distance, elle ne servirait qu'à alerter un ennemi et à alarmer un allié potentiel. La silhouette se rapprochait d'un
trot rapide et Sylphia ne tarda pas à distinguer des cheveux blonds, une peau claire et, surtout, la forme d'un arc accroché à la selle. Encore quelques dizaines de mètres et il était probable
que le cavalier serait à portée de tir.
Une brise régulière balayait déjà le paysage, mais elle n'aurait pas été suffisante pour gêner un bon archer. Une
demi-douzaine de pirouettes rapidement enchaînées en firent une violente bourrasque, qui donna soudain au paysage herbeux l'apparence d'une mer agitée. Le cavalier ralentit l'allure et leur
adressa de nouveau un signe du bras, mais ne s'arrêta pas. Sylphia garda les yeux fixés sur lui pendant tout le temps qui vit se réduire la distance qui les séparait, prête à recourir à une magie
autrement plus agressive au moindre indice qu'il s'agissait d'un guet-apens. Son attention était si concentrée sur cette perspective qu'elle tarda à relever les détails de la silhouette
grandissante qui indiquaient qu'il s'agissait d'une femme. Cette réalisation la surprit puis, rapidement, la rassura : de toute évidence, elle n'appartenait pas à la bande de Khéral. Pouvait-il
s'agir de l'une des éclaireurs d'Ormil ? Un instant plus tard, une note de surprise ravie dans la voix, Outremer lui lança :
- Il n'y a pas de danger ! Je la reconnais !
Et, sans attendre que l'intéressée ne franchisse les trente derniers mètres jusqu'à eux, il talonna son cheval
pour aller à sa rencontre. Le temps que Sylphia aille saisir la bride de sa propre monture, qui ne s'était guère éloignée, et entreprenne de le suivre, il avait déjà atteint la cavalière. La
jeune sorcière les vit démonter et échanger une étreinte chaleureuse, puis des paroles que le rugissement du vent l'empêcha de saisir. Elle hâta le pas pour les rejoindre.
Visiblement abreuvée de question par Outremer, la cavalière ne se tourna dans sa direction qu'au moment où elle
les rejoignit. Elle avait laissé son arc et un carquois contenant une dizaine de flèches accrochés à sa selle et n'était armée en ce moment que d'un long poignard, glissé dans un étui attaché à
sa cuisse. Trois zébrures anthracite marquaient les manches de ses vêtements couleur de terre et l'identifiait comme appartenant à l'armée du chef de guerre Ormil.
- Je t'ai parlé d'elle la dernière fois, dit Outremer en se retournant à son tour, mais nous avons failli mourir
ensemble encore plus souvent depuis. Ciyanig, voici Sylphia. Sylphia, je te présente ma soeur Ciyanig.
Sylphia, à qui l'absence de danger immédiat commençait à rappeler qu'elle était furieuse, l'oublia de nouveau sous
le coup de la surprise. Les circonstances dans lesquelles Outremer se laissait quelquefois aller à lui parler de sa famille étaient généralement telles qu'il était aussi aisé d'y faire des
confidences que d'oublier celles que l'on avait reçues. S'il lui avait jamais confié un jour qu'il avait une soeur, le souvenir ne s'en était visiblement pas gravé dans sa mémoire.
- Enchantée mais nous ne devrions pas rester ici, dit aussitôt Ciyanig. Il y a un endroit un peu plus loin d'où on
peut voir à l'avance tout ce qui s'approche.
Il n'y eut pas de discussion sur ce point et ils remontèrent tous en selle pour une chevauchée d'un quart d'heure
à une allure modérée, que Sylphia occupa en partie à étudier Ciyanig plus en détail. Sa peau bronzée, ses muscles durcis et la grande aisance avec laquelle elle dirigeait son cheval suggéraient
qu'elle était éclaireur depuis longtemps déjà. Sylphia estima qu'elle avait à peu près le même âge qu'elle-même et cette pensée lui fit réaliser autre chose : cette jeune femme ne devait être en
réalité que la demi-soeur illégitime d'Outremer. S'il y avait un détail familial au sujet de ce dernier dont elle était certaine, c'était que sa mère était morte alors qu'il n'avait que quelques
mois et que son père - déjà âgé - ne s'était pas remarié. De toute évidence, cela n'avait pas dû empêcher Ramar af Jormünd de lutiner ses servantes. Le fait que l'attitude fraternelle d'Outremer
n'ait rien laissé deviner de la différence de naissance entre eux acheva de dissuader Sylphia de reprendre plus tard leur dispute interrompue. Sa colère subsistait désormais comme un lit de
braises sous une couche de cendres, guettant le moment où elle pourrait s'enflammer à bon escient.
L'endroit dont avait parlé Ciyanig se révéla être une butte curieusement régulière que coiffait les ruines d'un
imposant bâtiment de marbre rouge. La végétation y était plus maigre encore qu'aux alentours et Sylphia alla attacher les rênes de son cheval à l'un des restes les moins endommagés de ce qui
avait dû être une colonnade. Un peu plus loin, un large mur s'élevait encore çà et là à plus d'une dizaine de mètres de hauteur, percé d'une arche cintrée derrière laquelle on distinguait un
monceau chaotique de pierres brisées et noircies. Deux statues avaient entouré cette entrée mais celle de gauche gisait désormais sur le sol en plusieurs morceaux et celle de droite avait été
endommagée au point qu'on ne pouvait plus rien deviner de ce qu'avait été son visage ou son attitude.
- Qu'est-ce que c'est que ces ruines ? alla demander Sylphia à Ciyanig, qui était en train de s'assurer que
personne ne les avait suivi.
L'éclaireur lui adressa un regard interloqué qui trahissait le fait que la question ne revêtait de son point de
vue aucune espèce d'intérêt.
- Je ne sais pas, répondit-elle seulement avant de se remettre à son observation.
Contrariée dans sa curiosité, Sylphia s'abstint cependant de retourner examiner en détail ces vieilles pierres. Le
point de vue qu'offrait le sommet de cette butte était supérieur à ce qu'avaient suggéré les quelques mots de Ciyanig : il aplanissait le relief irrégulier à travers lequel ils avait peiné ces
derniers jours, laissant le regard plonger jusqu'à un horizon distant. Sous l'éclat radieux du soleil d'été, les couleurs vertes noyaient toutes les autres, suscitant une étonnante illusion de
fertilité. La route sur laquelle ils avaient voyagé était un lacet presque invisible sur leur gauche. A droite, les formes blanches de l'ancien camp samaradide étaient aisément
discernables.
Outremer les rejoignit et, après un rapide coup d'oeil au paysage qui s'étendait sous eux, s'adressa à sa soeur
:
- Il y a des choses que j'ai besoin de savoir avant que nous puissions repartir. Ciyanig, Ormil t'a bien envoyé
pour nous guider jusqu'à la frontière ?
- Oui. Je devais aussi chercher des sources de ravitaillement, mais il n'y a plus rien par ici.
- Qu'est-ce que tu sais de la bande qui campe là-bas ?
- Ormil leur envoie quelquefois des ordres mais ils font généralement ce qu'ils veulent. Je fais des détours pour
éviter leur camp et leurs éclaireurs, c'est pour ça que je ne vous ai pas trouvé plus tôt.
- Tu nous as aperçu après qu'ils nous soient tombés dessus ?
- Non, un peu avant. Mais j'étais derrière vous et trop loin.
- A quelle distance se trouve l'armée d'Ormil ?
- Ca fait neuf jours que j'en suis partie mais elle n'a pas dû beaucoup se déplacer. Pas plus de deux
jours.
- Et la frontière balmestrine ?
- Un jour.
- Dans quel état se trouve l'armée d'Ormil ?
- Pas pire que d'habitude.
Outremer hocha la tête avant de se tourner vers Sylphia, qui ne saisissait pas où il voulait en
venir.
- Est-ce que tu n'as rien remarqué d'étrange chez les guerriers de Khéral ?
Un certain nombre de réponses - toutes sarcastiques et pour la plupart grossières - se présentèrent spontanément à
l'esprit de la sorcière, mais, voyant que son compagnon était on ne peut plus sérieux, elle se contraignit à les ravaler et à réfléchir sérieusement à la question. L'apparence et l'équipement de
ces hommes avaient été bigarrés au point de l'incohérence, mais ce n'était en rien différent de ce qu'on observait désormais dans les armées grimvaldas régulières. Ils étaient toujours enivrés
par leur victoire récente et n'avaient visiblement pas d'autre préoccupation que...
- Il n'y avait pas de blessés, réalisa-t-elle soudain. Pas un seul qui porte un bandage ou qui ait la moindre
égratignure. Comme s'il n'y avait pas eu de bataille du tout.
- Il y a bien eu une bataille, dit Ciyanig. Je suis passée par l'endroit où elle a eu lieu il y a deux jours. Il y
avait une soixantaine de cadavres samaradides et les traces d'un bûcher funéraire.
Sylphia prit un instant pour réfléchir aux explications possibles. De toute évidence, Outremer avait déjà en tête
une idée sur la question et elle le préoccupait.
- J'ai du mal à croire qu'un membre de cette bande puisse être un guérisseur, réfléchit-elle tout haut, et même si
c'était le cas, les blessés sérieux lui auraient donné bien assez de peine pour qu'il ne puisse pas s'occuper du reste. Peut-être que ces salopards ont eu la chance de croiser des pérégrins
d'Umiuukiavik juste au moment où ils en avait besoin !
Au moment où elle prononçait ces derniers mots, un sombre pressentiment la fit frissonner.
- Ca fait deux mois qu'aucun pérégrin n'est passé par ici, intervint à nouveau Ciyanig. Les derniers que j'ai vus
se dirigeaient vers la côte, à l'est. S'il en était venu d'autres récemment, je les aurais aperçus ou je l'aurais appris.
- Il y a autre chose, reprit Outremer. Lorsque tu as eu l'idée brillamment intelligente de montrer à ces hommes
qu'ils tenaient une guérisseuse...
- Va te faire foutre.
-...ça n'a pas empêché Khéral de nous laisser partir. Tu serais extrêmement utile à une bande de ce genre mais ça
ne l'a même pas fait hésiter, alors qu'il était prêt à te garder pour son seul plaisir un peu plus tôt.
Ce rappel embrasa de nouveau l'air qui affluait dans les poumons de Sylphia, mais elle se força à rester calme. Ce
qui était en jeu dépassait de loin sa fierté personnelle.
- Tu penses, dit-elle avec lenteur, qu'ils ont capturé des pérégrins d'Umiuukiavik et qu'ils les utilisent pour
guérir leurs blessés après chaque bataille.
- Oui.
Un instant de silence s'écoula tandis que chacun d'eux considérait cette pensée sous son angle
personnel.
- De notre côté, c'est arrivé pour la dernière fois il y a deux ans, dit finalement Ciyanig. Les responsables ont
été envoyés dans les mines de sel. Mais tant que Khéral ne rejoint pas l'armée, il n'aura pas trop de mal à cacher ça.
- Oui, approuva Sylphia avec une grimace révulsée, tant qu'on est une erreur de la nature dans son genre, ça ne
doit pas être trop dur.
- Si c'est bien ce qu'ils ont fait, ça finira forcément par se savoir, dit Outremer. Et lorsque les pontifes
balmestrines l'apprendront, Enraciné peut s'attendre à une tempête de merde. Nous ne pouvons pas partir avant d'en avoir le coeur net. Ciyanig, tu as une suggestion ?
- Leur bande va devoir lever le camp tôt ou tard, répondit l'éclaireur après une brève réflexion. Si on reste ici
jusque-là, ce sera une bonne occasion de repérer s'ils ont des pérégrins avec eux.
- A cette distance ?
- J'ai quelque chose qui permet de régler ce problème.
Ciyanig alla fouiller dans l'une des besaces qui chargeaient toujours sa monture et en revint avec un tube mince
qui, une fois déplié, faisait la taille de son bras.
- Une longue-vue ? s'étonna Sylphia. Comment est-ce que tu l'as obtenue ?
- Je l'ai emprunté...
Un large sourire fendit le visage de Ciyanig, désagrégeant une couche de lassitude que Sylphia n'y avait pas
consciemment remarquée jusqu'alors.
- Je l'ai emprunté à une Samaradide qui ne veillait pas suffisamment sur ses arrières.
Ses joues s'étaient colorées, ses narines palpitaient et elle dut plaquer une main contre ses lèvres pour y
réprimer un frémissement incontrôlable. Sylphia se demanda avec perplexité à quoi pouvait ressembler le souvenir qui l'avait amené si soudainement au bord du fou rire. S'il éprouvait la même
curiosité, Outremer ne la laissa pas le détourner de son sujet actuel de préoccupation :
- Nous avons vu une bonne quantité de provisions à l'intérieur du camp. Ils resteront peut-être encore une semaine
et nous ne pouvons pas attendre jusque-là juste pour savoir s'ils ont capturé des pérégrins ou pas.
Ciyanig hocha la tête et prit plusieurs profondes inspirations. Lorsqu'elle répondit, sa voix était posée, mais
son hilarité affleurait encore clairement aux commissures de sa bouche, dans l'éclat de ses yeux et dans la rougeur générale de son visage.
- Je peux rester ici pour m'en occuper. Maintenant qu'il n'y a plus de Samaradides par ici, vous n'avez pas besoin
de moi pour vous amener jusqu'à la frontière. Je peux vous indiquer où traverser les collines et vous serez à Sortiga en six jours.
- J'ai une solution beaucoup plus rapide, intervint Sylphia. Si un grand nombre de blessures ont été guéries par
magie dans les environs et pendant les derniers jours, je devrais pouvoir le sentir.
Elle accueillit le regard étonné d'Outremer avec une satisfaction qu'elle s'efforça de ne pas rendre trop visible.
A l'avenir, peut-être ne présumerait-il plus savoir exactement ce dont elle était ou non capable !
- Comment est-ce que tu vas t'y prendre ? lui demanda son compagnon.
- Cela repose sur la perception et la sensibilité, répondit Sylphia avec le mystère qui seyait à une maîtresse de
la magie extérieure. La méthode est purement mentale ; en apparence, je ne ferai rien.
- Oui, mais comment est-ce que ça fonctionne ?
- C'est très simple mais cela repose sur des concepts extrêmement évolués. Tu ne comprendrais pas.
Outremer la regarda avec une exaspération si intense et si profonde qu'elle finit par avoir raison de la gravité
qu'il avait conservé jusque-là.
- J'ai d'innombrables moyens de te faire parler, tu sais, observa-t-il avec les prémices d'un
sourire.
- Plus tard, plus tard, répondit-elle avec un geste altier de la main avant de s'éloigner.
Un peu plus loin, un large bloc de maçonnerie en partie enfoncé dans la terre offrait une surface à peu près
horizontale. Elle s'y assit, étendit les jambes, les croisa, s'appuya sur ses bras, renversa la tête en arrière et laissa pleine licence de vagabonder à son esprit.
Le soleil en était aux trois quarts de sa traversée du ciel immaculé, mais l'air était encore chaud et doux comme
une étreinte que ne desserrait qu'un instant le vent irrégulier. La température serait bien plus élevée une fois franchies les collines qui marquaient la frontière du Balmestri, elle la ferait
transpirer horriblement et l'empêcherait de dormir. Peut-être devrait-elle sacrifier sa longue chevelure ; ce ne serait pas sans regret, mais ce serait certainement plus confortable et les
cheveux courts avait un certain charme rebelle, comme l'illustrait Ciyanig. Quel genre de réminiscence avait pu ôter si rapidement son calme à la soeur d'Outremer ? Cette guerre n'accordait pas
un instant de répit aux éclaireurs et ceux qui survivaient suffisamment longtemps pour se sentir fatigués étaient plus blasés que les vétérans les plus âgés. La société grimvalda était en train
de changer, en partie à cause de tous ceux qui revenaient au pays après des années d'absence, blessés, marqués et possédés par ce qu'ils avaient vécu. Elle-même n'avait pas le sentiment d'être
très différente, mais saurait-elle s'en rendre compte ? Si elle avait l'occasion de revoir les paysages glacés du Wyrde, elle pourrait utiliser comme point de comparaison les Farianghed, qui ne
changeaient jamais. Sa mère serait certainement heureuse...
Elle était désormais enveloppée de l'immense harmonie des esprits, qu'assourdissait ordinairement l'échafaudage de
sa pensée réfléchie. Elle s'y prélassa un instant, admirant les accords âpres, vivaces et épurés qui composaient l'âme de cette région. Ces étendues austères étaient aussi différentes
physiquement que spirituellement des profondes forêts enneigées où elle avait découvert cette musique de l'invisible. Elle aurait pu passer des journées entières à ne rien faire d'autre
qu'écouter.
Le souvenir lui revint que ce n'était pas sans but qu'elle faisait ceci et, resserrant légèrement le crible de son
esprit, elle entreprit d'étudier ce qui l'entourait. La butte où ils se trouvaient était un endroit étrange : la terre qui la composait et le peu de végétation qui la recouvrait semblaient
n'avoir aucune présence spirituelle. La myriade ordinaire des esprits mineurs se pressait au pied de la pente régulière comme une mer bruissante autour d'un îlot inexpugnable. Sylphia songea que
l'essentiel de la magie qui ne lui provenait pas de la Danseuse serait sans doute inefficace tant qu'elle resterait ici.
Tournant son attention vers les ruines, la jeune femme ne tarda pas à déceler qu'y somnolait une étincelle de
pouvoir divin, ancienne mais toujours puissante. De toute évidence, le vaste bâtiment avait été un lieu consacré mais dans quel but ? Sylphia décida de remettre à plus tard toute investigation du
sujet et se concentra sur les traces qu'avait récemment pu laisser une quelconque magie de guérison.
Les esprits mineurs étaient aussi infimes qu'innombrables. Sylphia les percevait comme des notes individuelles,
qu'il était presque impossible de distinguer de celles qui les entouraient. Leur conscience d'eux-mêmes, leur intelligence et leur impression du monde extérieur étaient extrêmement limitées, mais
ils avaient une mémoire qui pouvait perpétuer pendant des millénaires un stimulus suffisamment fort. Sylphia, qui ne s'intéressait pas au passé lointain, s'attacha aux souvenirs dont la fraîcheur
faisait encore vibrer les esprits.
Les échos fragmentés de la bataille récente n'étaient pas difficile à retrouver : même le vent vagabond était
encore chargé du bruit des armes, des multiples voix de la souffrance et de la fumée qui avait emporté les morts grimvalders. Confrontée à ce fracas qui gênait sa perception, la sorcière décida
de se restreindre aux traces qu'avait pu laisser une manipulation directe des esprits mineurs. Les pérégrins d'Umiuukiavik embrassaient toutes les formes de guérison magique, ce qui l'empêchait
de savoir ce qu'elle recherchait exactement ; la meilleure méthode était de commencer par ce qui était pour elle le plus simple.
Garder l'esprit suffisamment ouvert pour entendre la moindre palpitation du monde spirituel et suffisamment
concentré pour y trouver quelque chose de précis était un paradoxe qui ne se résolvait qu'avec la pratique. Le souvenir revint à Sylphia des crises de nerfs que cela lui inspirait lorsqu'elle
était enfant et qui déroutaient tant sa mère, mais il se volatilisa aussi vite lorsqu'elle décela des vibrations complexes dans la mémoire éphémère de nombreux esprits : l'oeuvre signée d'un
initié de la magie extérieure.
Utiliser le pouvoir cumulé d'une foule d'esprits mineurs pour guérir était un procédé qui variait grandement selon
les caractéristiques de la blessure, du poison ou de la maladie, mais ses accents essentiels restaient les mêmes, lents et apaisants. Il suffit d'un bref instant à Sylphia pour être certaine que
ce qu'elle percevait n'était pas le seul écho de la magie qu'elle avait utilisée sur les quatre éclaireurs samaradides et elle-même. L'examen minutieux auquel elle se livra ensuite lui apprit que
le guérisseur inconnu avait utilisé ses pouvoirs à de nombreuses reprises au cours des derniers jours, que les blessures qu'il avait refermées allaient de la plaie mortelle à l'égratignure
négligeable, qu'il avait pratiqué un puissant enchantement de soin sur un objet de pierre et que, de manière générale, ses compétences étaient nettement supérieures à celles qu'elle possédait
elle-même.
Parvenue au bout des conclusions qu'elle pouvait tirer de cette piste, Sylphia hésita à rechercher désormais des
traces de magie divine ou intérieure mais une bouffée d'impatience soudaine lui fit rejeter cette approche passive. Un désir d'agir croissant effilochait l'état réceptif où elle était plongée.
Pour le satisfaire, elle se mit en quête d'une monture appropriée.
Les esprits matures étaient beaucoup plus exceptionnels ici qu'au Grimvald, où ils habitaient les troncs énormes
d'arbres millénaires, hantaient des montagnes abruptes drapées d'amples glaciers et rôdaient sous la forme de bêtes monstrueuses. Mais ils n'étaient pas inexistants pour autant. Quelques instants
de recherche permirent à Sylphia de découvrir un esprit charognard, qui avait pris forme physique pour se repaître des restes du champ de bataille. Elle sonda rapidement sa nature et ses
dispositions, n'y trouva rien qui suggère une agressivité particulière et ne tarda pas davantage à établir le contact.
La négociation qui s'ensuivit se révéla agréablement facile. Le festin de chairs mortes avait rassasié à la fois
la gloutonnerie et l'opportunisme rusé de l'esprit, nourrissant ses forces tout en engourdissant sa méfiance naturelle. Devinant qu'il était peu susceptible de comprendre ou de s'intéresser au
détail des motivations humaines, Sylphia lui décrivit très simplement l'enquête à laquelle elle se livrait, insistant sur la violence qui ne manquerait pas d'en résulter si elle découvrait ce
qu'elle cherchait. Cette possibilité retint l'attention de l'esprit mais ne le persuada pas immédiatement : il avait beau s'être déjà gavé, il était reluctant à laisser ce qui restait de son
repas. La sorcière lui fit valoir une perspective à moyen terme : ces cadavres-ci seraient toujours là à la tombée du jour, à peine plus entamés qu'ils ne l'étaient déjà, et il pourrait y en
avoir bientôt beaucoup d'autres, y compris peut-être le sien. Ce dernier point inspira à l'esprit l'équivalent d'un rire et fit peut-être davantage que les autres arguments pour le convaincre. Sa
gueule sanglante arracha un dernier lambeau de chair au cadavre d'un soldat samaradide et, mâchant pesamment cette épaisse bouchée, il invita Sylphia à déverser sa conscience dans la sienne.
Suivant un processus mental qu'elle avait maintes fois pratiqué, la jeune sorcière concentra toute sa personnalité en un bloc dense, puis plongea.
Un tumulte d'émotions inhumaines et violentes dispersa le flux de ses sentiments éphémères. Sylphia ignora
l'impression d'anéantissement qu'elle éprouvait toujours à cet instant, sachant qu'elle était erronée et n'aboutirait qu'à une panique dangereuse si elle lui prêtait trop d'attention. Etre en
état de symbiose avec un esprit impliquait de faire abstraction de certaines parties d'elle-même. Sa volonté, en revanche, ne devait jamais cesser de s'exprimer.
L'esprit charognard avait l'aspect d'une hyène semblable à celles qui rôdaient par meute dans ces régions, mais
plus grande et plus massivement charpentée. Sylphia souhaita qu'il prenne une forme ailée et il devint un vautour, qui s'éleva dans les airs de quelques puissants battements d'aile. Alors que le
sol s'éloignait et que la pression rugissante du vent déferlait autour d'eux, la jeune femme éprouva une exaltation dont la familiarité n'avait jamais affadi la saveur.
Parvenu à une altitude raisonnable, le vautour déploya sa vaste envergure et décrivit un cercle lent. L'intensité
surnaturelle de son regard saisissait les moindres détails du paysage qu'il dominait et Sylphia dût batailler brièvement contre l'instinct de l'esprit, qui le faisait s'intéresser à la plus
petite carcasse de rongeur pourrissant à l'abri d'un buisson épineux. La butte surplombée de ruines était un point de repère immanquable à quelques kilomètres. Sylphia distingua sans peine son
propre corps, étendu sans mouvement sur la pierre, et la pensée très inhabituelle lui vint qu'il serait plus appétissant s'il était mieux en chair. Outremer se tenait juste à côté d'elle, les
yeux suspendus à sa respiration régulière. Ciyanig était partie vérifier les fers de son cheval.
La jeune femme concentra son attention sur le camp de Khéral. Si des pérégrins y étaient détenus, ce n'était
certainement pas à l'air libre, mais des parois de toile ne seraient pas un obstacle aux yeux à travers lesquels elle voyait. Fluidement et sans hâte, le vautour commença à se rapprocher de
l'agglomération de tentes.
Lorsqu'elle rouvrit ses propres yeux, la première chose qu'elle vit fut le ciel immaculé, où le soleil avait
fortement décru depuis qu'elle avait entrepris son enquête. La deuxième fut le visage qu'Outremer pencha sur elle, fugitivement traversé par un sourire rassuré.
- Il était temps, observa-t-il d'un ton désinvolte, j'allais commencer à te donner des coups de
pied.
- Ca n'aurait pas suffi, répondit-elle en regagnant une position assise, il faut au moins me jeter un seau d'eau
glacé et ça ne doit pas exister par ici. J'ai trouvé ce que nous cherchions.
- Alors ?
Sylphia attendit que Ciyanig, qui avait été en train d'observer le camp à la longue-vue, ne vienne les rejoindre.
Le visage de l'éclaireur n'était plus plissé par l'amusement, ni d'ailleurs par quoi que ce soit d'autre : il avait le relâchement vague d'une fatigue si longtemps accumulé qu'elle en était
presque irrésistible. La jeune femme fit l'effort de prendre un air alerte tout en approchant, mais il n'abusa pas Sylphia, que son investigation spirituelle avait laissée dans un état
exceptionnellement perceptif : Ciyanig souffrait d'un trouble plus profond que le manque de sommeil ou l'usure perpétuelle du danger. Peut-être devrait-elle en parler à Outremer, mais que
pourrait-il y faire en quelques jours tout au plus ? Dans l'immédiat, il y avait malheureusement plus important :
- Il y a six pérégrins d'Umiuukiavik dans l'une des tentes. Pas de doute à avoir : ils portent tous la marque
d'azur. Ils sont attachés et gardés.
Sylphia ne mentionna pas que les quatre femmes et deux hommes ne portaient pas de traces de mauvais traitements :
étant donné qu'ils étaient des guérisseurs d'exception, cela ne signifiait strictement rien.
- Les pérégrins dont je parlais tout à l'heure étaient six, intervint Ciyanig. Je crois qu'il y avait deux Arianes
parmi eux.
- Ca correspond à ce que j'ai vu.
Une expression pensive s'empara du visage d'Outremer mais n'y demeura pas longtemps.
- Il faut prévenir Ormil. Nous ne pouvons pas les tirer de là sans son aide.
- Khéral ne les rendra jamais, observa Sylphia. Il sait bien ce qu'il risque s'il reconnaît qu'il les a
capturés.
Même dans l'état d'esprit détendu où elle se trouvait actuellement, la perspective de libérer les captifs par la
violence ne lui déplaisait pas.
- Je ne pensais pas à négocier, dit Outremer. Mais Ormil peut sûrement envoyer quelques Myriades pour nous aider.
Ciyanig ?
- Euh... oui, il en restait une douzaine avec l'armée, si je me souviens bien.
- Il ne faut pas perdre de temps. Est-ce que tu es prête à partir immédiatement ?
- J'ai un moyen plus rapide de porter un message. Je vais vous montrer.
Elle alla jusqu'à l'endroit où était attaché son cheval et en revint avec une petite cage en osier qui avait été
accroché à la selle. Trois minuscules oiseaux s'y serraient sur un perchoir : deux d'entre eux étaient d'un gris soyeux strié de blanc sur la tête et la poitrine, le troisième était tout entier
d'un bleu chatoyant qui le faisait ressembler à un joyau.
- C'est simple, dit Ciyanig en extrayant de la cage l'un des oiseaux gris. Une fois que j'aurai prononcé les
paroles d'activation, il suffira de dire à voix haute le message que tu veux transmettre. Ensuite, je le relâcherai et il ira tout droit jusqu'à la tente d'Ormil, à qui il répètera tout. La voix
ne se conserve pas parfaitement alors il faut faire attention de bien articuler.
Sylphia examina avec curiosité et un peu de répugnance le volatile qui restait sans un frémissement dans le creux
de la main de l'éclaireur. Elle avait entendu parler des animaux qui avaient été modifiés au fil des ans pour répondre aux innombrables besoins de la guerre, mais c'était la première fois qu'elle
pouvait en examiner un de près. La toute petite boule de chair et de plumes qu'elle avait sous les yeux était un outil de communication formidable. Mais une partie d'elle aussi profondément
enracinée que l'instinct y voyait également un sacrilège répugnant.
- Il n'arrive jamais à une de ces bestioles de se faire gober par un épervier ? était en train de demander
Outremer.
- Ils sont très rapides... mais ça arrive, répondit Ciyanig. Je peux envoyer les deux pour plus de sûreté. Ils me
reviendront ensuite, de toute façon.
Outremer ne mit pas longtemps à composer son message. Un oiseau sur chaque paume, Ciyanig prononça les paroles qui
devaient activer leurs facultés mémorielles, puis resta immobile tandis que, d'une voix régulière et sans hâte, son frère fournissait son identité, résumait leur découverte et demandait une
intervention dans les meilleurs délais. Lorsqu'il eut terminé, elle prononça d'autres mots hermétiques, puis leva les mains et les minuscules volatiles qui étaient jusque-là restés immobiles
s'envolèrent comme deux carreaux d'arbalète. Surprise, Sylphia les perdit un instant de vue et, lorsque ses yeux les retrouvèrent, ils n'étaient plus que deux points indistincts qui
disparaissaient vers le nord-ouest.
- Bon, dit Outremer dans le silence qui s'ensuivit, et bien on n'a plus qu'à s'installer ici et à
attendre.
Ciyanig jeta de brefs coups d'oeil au sommet aride et régulier qui les entourait, aux vestiges du bâtiment massif,
au camp éloigné et enfin au soleil qui était parvenu à mi-chemin entre son zénith et l'horizon.
- Je vais aller chasser, décida-t-elle rapidement, j'ai envie de manger quelque chose qui ne date pas d'un mois.
Installez le camp et les chevaux de l'autre côté des ruines et ne faites pas de feu pour l'instant.
Sylphia et Outremer la regardèrent descendre la pente et s'éloigner dans une direction opposée à celle du camp de
Khéral, son arc à la main et son carquois dans le dos.
- Cela fait longtemps qu'elle est éclaireur ? hasarda finalement la sorcière.
- Ca fait plus de quatre ans.
- Quatre ans ?! C'est énorme !
- Oui, elle s'est engagée dès que c'est devenu possible. Elle a toujours été assez vive. Enfin... c'est comme ça
qu'elle était.
Sylphia vit une ombre d'affliction affaissa les commissures de sa bouche, mais cela ne dura qu'un instant. La
nostalgie n'était pas une émotion que cultivait Outremer.
- Je ne savais même pas que tu avais une soeur ! Est-ce que vous vous êtes vus souvent depuis qu'elle fait partie
de l'armée d'Ormil ?
- Juste deux fois. La première, c'était il y a presque trois ans, lorsque nous revenions de Paros séparément. Elle
avait vraiment l'air d'une ombre souterraine à ce moment-là. Ca m'a inquiété, mais je n'ai rien pu faire pour elle : ça faisait déjà longtemps que l'armée ne lâchait plus aucun de ses éclaireurs
avant qu'il ne perde une jambe ou n'attrape la peste. Je l'ai revu l'été dernier, quand nous partions pour le Xonari, et elle se portait infiniment mieux. Je me suis dit qu'elle s'était trouvée
un bon amant.
- Je ne trouve pas qu'elle ait l'air très gaie en ce moment.
- Si son étalon est avec l'armée d'Ormil, ça se comprend. Les bons souvenirs ne suffisent qu'un
temps.
Ou alors il est mort, songea Sylphia. Elle détestait ce genre de pensées morbides mais ne pouvait les
empêcher de surgir de temps à autres. Pour tous ceux qui y étaient mêlés, la guerre était une incertitude constante. Ses trois propres frères étaient soldats dans l'armée d'Avalanche, à cinq
cents kilomètres à l'ouest, et les dernières nouvelles qu'elle avait d'eux remontaient à l'automne précédent.
- J'imagine que j'ai de la chance d'avoir un homme en permanence avec moi.
- Oui. Et à ce sujet...
Sylphia s'efforçait encore de réprimer ses inquiétudes récurrentes lorsque deux bras se refermèrent autour de sa
taille et la firent basculer brusquement sur le côté. Un instant de surprise totale plus tard, la jeune femme était à plat ventre sur le sol ocre, le souffle coupé, et ses cuisses servaient de
banquette aux soixante-quinze kilogrammes de son compagnon.
- ...il me paraît clair que ton comportement récent a été bien loin de respecter les devoirs de soumission et
d'humilité qui sont inséparables de ta nature de femme.
- Dégage de là, bouffon obèse !
- Etant ici le seul représentant de l'autorité masculine ainsi que ton cousin au neuvième degré et un futur époux
potentiel, il m'incombe de faire en sorte que ces inconvenances ne se répètent pas à l'avenir.
Sylphia s'efforça de faire perdre l'équilibre à son fardeau, mais leurs positions respectives handicapaient
sévèrement ses efforts. Outremer ignora ses mains qui le poussaient, le tiraient ou le pinçaient, préférant lui saisir les chevilles, les replier vers lui, puis les immobiliser d'un bras
ferme.
- Tes fautes sont de divers ordres, poursuivit-il en retirant tranquillement les bottes puis les chaussettes de la
jeune sorcière. Elles comprennent de nombreuses actions irréfléchies ou malséantes...
- Dégage ou je t'enfonce ton épée dans le cul !
- ...ainsi qu'une grande insolence verbale et un manque déplorable de respect. En matière d'odeur corporelle,
j'ajouterai que... (il renifla les pieds désormais dénudés) beuh ! elle assommerait à dix mètres un individu moins robuste.
- Tu peux parler ! Si ta puanteur d'âne crevé ne m'avait pas fait perdre le sens de l'odorat, je n'accepterais
jamaaaaiii...
Le bout des doigts d'Outremer venait d'effleurer la plante des pieds nus, élevant la voix de Sylphia jusqu'à un pic suraigu et saisissant ses muscles de frémissements
incontrôlables.
- A... Arrête ! Tu sais que je ne supporte pas çaaaaaaa...
Les infimes caresses reprirent plus longuement, la faisant se tordre au sol et ne la relâchant que haletante et le visage
écarlate.
- Cette sensibilité est vraiment un terrible point faible, tu ne trouves pas ? fit Outremer d'une voix qui peinait
à conserver une apparence détachée. Il me semble que je devrais t'entraîner à y résister.
- Non non non nooooooooon...
Les doigts reprirent leur oeuvre et les évènements de la journée, la mission, le voyage, la fatigue, la colère, les esprits, les souvenirs et l'avenir se dissolvirent pour
Sylphia dans une cascade éperdue de rires chatouilleux.